Kate ChopinMadame Pélagie

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Madame Pélagie

Kate Chopin

1 chapitres · 3 355 mots
Run: 2026-09-17 04:08BokRobot · Page 1 / 10

Lorsque la guerre commença, se dressait sur la Côte Joyeuse une imposante demeure en brique rouge, de forme semblable au Panthéon. Une forêt de majestueux chênes-lièges l'entourait.

Trente ans plus tard, seules les épaisses murailles subsistaient, avec la sombre brique rouge apparaissant ici et là à travers une végétation matelassée de vignes grimpantes. Les énormes piliers ronds étaient intacts ; de même que, dans une certaine mesure, le dallage en pierre du hall et du portique. Il n'y avait jamais eu de demeure aussi majestueuse sur toute la longueur de la Côte Joyeuse. Tout le monde le savait, tout comme on savait qu'il avait coûté soixante mille dollars à Philippe Valmêt de la construire, en 1840. Personne n'avait de risque d'oublier ce fait, tant que sa fille Pélagie serait en vie.

Illustration de Madame Pélagie

Elle était une femme royale, aux cheveux blancs, âgée de cinquante ans. « Ma'ame Pélagie », l'appelaient-elles, bien qu'elle soit célibataire, tout comme sa sœur Pauline, qui était aux yeux de Ma'ame Pélagie une enfant ; une enfant de trente-cinq ans.

Les deux vivaient seules dans une cabane de trois pièces, presque à l'ombre de la ruine. Elles vivaient pour un rêve, le rêve de Ma'ame Pélagie, qui consistait à reconstruire l'ancienne demeure.

Il serait pathétique de raconter comment elles passaient leurs journées à cette fin ; comment elles avaient économisé pendant trente ans et accumulé les plus petites sommes ; et pourtant, elles n'avaient rassemblé que la moitié de ce qui était nécessaire ! Mais Ma'ame Pélagie était certaine de vivre encore vingt ans, et comptait autant d'années pour sa sœur. Et qu'est-ce qui ne pourrait pas se réaliser en vingt — ou quarante — ans ?

Souvent, par de plaisants après-midi, les deux buvaient leur café noir, assises sur le portique pavé de pierre dont la voûte était le ciel bleu de Louisiane. Elles aimaient s'y asseoir en silence, avec pour seules compagnes l'une l'autre et les lézards brillants et curieux, en parlant des vieux temps et en planifiant le nouvel avenir ; tandis que de légères brises agitaient les vignes en lambeaux, bien haut parmi les colonnes, où nichaient les hiboux.

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« Nous ne pouvons jamais espérer tout retrouver comme il était, Pauline », disait Ma'ame Pélagie ; « peut-être faudra-t-il remplacer les colonnes de marbre du salon par des colonnes en bois, et laisser de côté les chandeliers en cristal. Seriez-vous d'accord, Pauline ? »

"Oh, oui, Sœur, je serai prête." C'était toujours : "Oui, Sœur", ou "Non, Sœur", "Comme vous le souhaitez, Sœur", avec la pauvre petite Mademoiselle Pauline. Car que se souvenait-elle de cette ancienne vie et de cette ancienne splendeur ? Seulement de vagues lueurs ici et là ; la vague conscience d'une jeunesse sans événements ; puis un grand crash. Cela signifiait la proximité de la guerre ; la révolte des esclaves ; la confusion qui se termina par le feu et les flammes, à travers lesquels elle fut portée en sécurité dans les bras puissants de Pélagie, et transportée jusqu'à la cabane en bois qui était encore leur foyer. Leur frère, Léandre, avait connu davantage de tout cela que Pauline, et pas autant que Pélagie. Il avait laissé la gestion de la grande plantation, avec tous ses souvenirs et ses traditions, à sa sœur aînée, et s'était éloigné pour vivre dans les villes.

Cela faisait de nombreuses années. À présent, les affaires de Léandre l'appelaient fréquemment et pour de longs voyages loin de chez lui, et sa fille, orpheline de mère, venait séjourner chez ses tantes à Côte Joyeuse.

Elles en parlaient, sirotant leur café sur le portique en ruine. Mademoiselle Pauline était terriblement agitée ; la rougeur qui palpitait sur son visage pâle et nerveux le prouvait ; et elle entrelacait ses doigts de manière incessante.

"Mais que ferons-nous de La Petite, Sœur ? Où la placerons-nous ? Comment l'amuserons-nous ? Ah, Seigneur !"

"Elle dormira sur un lit dans la chambre à côté de la nôtre", répondit Ma'ame Pélagie, "et vivra comme nous. Elle sait comment nous vivons et pourquoi nous vivons ; son père lui en a parlé. Elle sait que nous avons de l'argent et que nous pourrions le gaspiller si nous le voulions. Ne vous inquiétez pas, Pauline ; espérons que La Petite soit une véritable Valmêt."

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Puis Ma'ame Pélagie se leva avec une majestueuse délibération et alla seller son cheval, car elle devait encore faire son dernier tour quotidien dans les champs ; et Mademoiselle Pauline s'engagea lentement parmi les herbes enchevêtrées en direction de la cabane.

L'arrivée de La Petite, apportant avec elle l'atmosphère piquante d'un monde extérieur et peu connu, fut un choc pour ces deux femmes qui vivaient leur vie de rêve.

Illustration de Madame Pélagie

La jeune fille était tout aussi grande que sa tante Pélagie, aux yeux sombres qui reflétaient la joie comme un étang calme reflète la lumière des étoiles ; et sa joue ronde était teintée comme les étamines roses du myrte à crêpe blanc qui poussait dans les ruines. Mademoiselle Pauline l'embrassa et trembla. Madame Pélagie regarda ses yeux d'un regard perçant, qui semblait chercher une ressemblance avec le passé dans le présent vivant.

Et elles firent place entre elles pour cette jeune vie.

II

La Petite avait décidé de s'efforcer de s'adapter à l'existence étrange et restreinte qui l'attendait à Côte Joyeuse. Au début, cela se passait assez bien. Parfois, elle suivait Madame Pélagie dans les champs pour observer comment le coton s'ouvrait, mûr et blanc ; ou pour compter les épis de maïs sur les tiges robustes.

Mais plus souvent, elle était avec sa tante Pauline, l'aidant aux tâches ménagères, racontant son bref passé, ou marchant avec la femme plus âgée, bras contre bras, sous la mousse qui pendait des chênes géants.

Les pas de Mademoiselle Pauline devinrent très légers cet été-là, et ses yeux étaient parfois aussi brillants que ceux d'un oiseau, à moins que La Petite ne soit loin d'elle, auquel cas ils perdaient toute autre lumière sauf celle d'une attente inquiète. La jeune fille semblait l'aimer en retour et l'appelait affectueusement « Tan'tante ». Mais au fil du temps, La Petite devint très silencieuse — non pas apathique, mais réfléchissante, et lente dans ses mouvements. Puis ses joues commencèrent à pâlir, jusqu'à être teintées comme les étamines crémeuses du myrte à crêpe blanc qui poussait dans les ruines.

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Illustration de Madame Pélagie

Un jour, alors qu'elle était assise à l'ombre, entre ses tantes, leur main entrelacée avec la sienne, elle dit : « Tante Pélagie, je dois vous dire quelque chose, à vous et à Tan'tante. » Elle parla à voix basse, mais clairement et fermement. « Je vous aime toutes deux — s'il vous plaît, rappelez-vous que je vous aime toutes deux. Mais je dois partir loin de vous. Je ne peux plus vivre ici à Côte Joyeuse. »

Un frisson parcourut le corps délicat de Mademoiselle Pauline. La Petite pouvait le sentir dans les doigts filandreux qui s'entremêlaient avec les siens. Madame Pélagie resta inchangée et immobile. Aucun œil humain ne pouvait pénétrer si profondément pour voir la satisfaction que son âme éprouvait. Elle dit : « Que voulez-vous dire, Petite ? Votre père vous a envoyée chez nous, et je suis certaine que c'est sa volonté que vous restiez. »

"Mon père m'aime, tante Pélagie, et ce ne sera pas sa volonté quand il saura. Oh ! " continua-t-elle avec un mouvement d'agitation, "c'est comme si un poids me poussait en arrière. Je dois vivre une autre vie ; la vie que j'ai vécue auparavant. Je veux savoir ce qui se passe jour après jour dans le monde, et entendre parler de ces choses. Je veux ma musique, mes livres, mes compagnons. Si je n'avais connu aucune autre vie que celle-ci de privation, je suppose que ce serait différent. Si je devais vivre cette vie, je ferais de mon mieux pour en tirer le meilleur parti. Mais je n'y suis pas obligée ; et vous savez, tante Pélagie, vous ne l'êtes pas non plus. Il me semble," ajouta-t-elle en chuchotant, "que c'est un péché envers moi-même. Ah, Tante ! —Qu'est-ce qui ne va pas avec Tante ? "

Ce n'était rien ; seulement un léger sentiment de faiblesse, qui passerait bientôt. Elle les supplia de ne pas y faire attention ; mais ils lui apportèrent de l'eau et la rafraîchirent avec une feuille de palmetto.

Mais cette nuit-là, dans le silence de la chambre, Mademoiselle Pauline sanglota et ne voulait pas être consolée.

Madame Pélagie la prit dans ses bras.

"Pauline, ma petite sœur Pauline," implora-t-elle, "je ne t'ai jamais vue comme ça auparavant. Est-ce que tu ne m'aimes plus ? N'avons-nous pas été heureuses ensemble, toi et moi ? "

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"Oh, oui, Sœur."

"Est-ce parce que La Petite s'en va ? "

"Oui, Sœur."

"Alors elle te tient plus à cœur que moi ! " dit Madame Pélagie avec une vive indignation. "Que moi, qui t'ai tenue et te réchauffée dans mes bras le jour de ta naissance ; que moi, ta mère, ton père, ta sœur, tout ce qui pouvait te chérir. Pauline, ne me dis pas ça."

Mademoiselle Pauline tenta de parler à travers ses sanglots.

"Je ne peux pas t'expliquer, Sœur. Je ne comprends pas moi-même. Je t'aime comme je t'ai toujours aimée ; à côté de Dieu. Mais si La Petite s'en va, je mourrai. Je ne comprends pas — aide-moi, Sœur. Elle me semble — elle me semble comme une sauveuse ; comme quelqu'un qui serait venu me prendre par la main et me mener quelque part — quelque part où je veux aller."

Madame Pélagie était assise près du lit, en peignoir et chaussée de pantoufles. Elle tenait la main de sa sœur, qui était allongée là, et lui caressait les cheveux d'un brun doux. Elle ne dit pas un mot, et le silence ne fut rompu que par les sanglots continus de mademoiselle Pauline. À un moment donné, madame Pélagie se leva pour préparer une boisson à base d'eau de fleur d'oranger, qu'elle donna à sa sœur, comme on l'aurait offerte à un enfant nerveux et agité. Presque une heure s'écoula avant que madame Pélagie ne parle à nouveau. Alors elle dit : —

« Pauline, tu dois cesser de sangloter maintenant et dormir. Tu vas te rendre malade. La Petite ne s'en ira pas. Tu m'entends ? Tu comprends ? Elle restera, je te le promets. »

Mademoiselle Pauline ne pouvait bien comprendre, mais elle avait une grande confiance en la parole de sa sœur, et apaisée par la promesse et par le contact de la main forte et douce de madame Pélagie, elle s'endormit.

III

Lorsque madame Pélagie vit que sa sœur dormait, elle se leva sans faire de bruit et sortit sur la galerie étroite et à faible hauteur. Elle ne s'y attarda pas, mais, avec un pas précipité et agité, elle parcourut la distance qui séparait sa cabine de la ruine.

La nuit n'était pas sombre, car le ciel était clair et la lune resplendissait. Mais la lumière ou l'obscurité n'auraient fait aucune différence pour madame Pélagie.

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Illustration de Madame Pélagie

Ce n'était pas la première fois qu'elle s'éloignait discrètement vers la ruine la nuit, alors que toute la plantation dormait ; mais jamais auparavant elle n'y était allée le cœur si près de la rupture.

Elle s'y rendait pour la dernière fois afin d'y rêver ses rêves ; de voir les visions qui, jusqu'alors, avaient peuplé ses jours et ses nuits, et de leur dire adieu.

Là se trouvait le premier d'entre elles, qui l'attendait sur le seuil même ; un vieil homme robuste aux cheveux blancs, qui la réprimandait de rentrer si tard à la maison. Il y avait des invités à recevoir. Ne le savait-elle pas ? Des invités venus de la ville et des plantations voisines. Oui, elle savait qu'il était tard. Elle avait été absente avec Félix, et ils n'avaient pas remarqué à quel point le temps s'était écoulé. Félix était là ; il lui expliquerait tout. Il était là, à ses côtés, mais elle ne voulait pas entendre ce qu'il allait dire à son père.

Ma'ame Pélagie s'était assise sur le banc où elle et sa sœur venaient si souvent s'asseoir. Se retournant, elle regarda à travers le trou béant de la fenêtre à ses côtés. L'intérieur de la ruine est en proie aux flammes. Non, ce n'est pas la lueur de la lune, car celle-ci est faible à côté de l'autre — l'éclat des chandeliers de cristal que des nègres, se déplaçant sans bruit et avec respect, allument, l'un après l'autre. Comme ce reflet se réfléchit et se reflète sur les piliers de marbre poli !

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La salle accueille un certain nombre d'invités. Il y a le vieux Monsieur Lucien Santien, appuyé contre l'un des piliers, qui rit de quelque chose que Monsieur Lafirme lui raconte, au point que ses épaules grasses tremblent. Son fils Jules est avec lui — Jules, qui veut l'épouser. Elle rit. Elle se demande si Félix l'a déjà dit à son père. Il y a le jeune Jérôme Lafirme qui joue aux dames sur le sofa avec Léandre. La petite Pauline se tient là, les ennuyant et perturbant le jeu. Léandre la gronde. Elle se met à pleurer, et la vieille Noire Clémentine, sa nourrice, qui n'est pas loin, traverse la pièce en boitant pour la prendre dans ses bras et l'emporter. Comme la petite est sensible ! Mais elle trotte et prend mieux soin d'elle qu'il y a un an ou deux, quand elle était tombée sur le sol de pierre du hall et s'était fait une grosse bosse sur le front.

Pélagie en avait été blessée et en colère ; et elle avait ordonné que des tapis et des couvertures de buffle soient apportés et disposés épais sur les carreaux, jusqu'à ce que les pas de la petite soient plus sûrs.

"Il ne faut pas faire mal à Pauline." Elle le disait à voix haute — "faire mal à Pauline."

Mais elle regarde au-delà du salon, vers la grande salle à manger, où pousse le myrte à crêpe blanc. Ha ! comme ce chauve-souris a volé bas. Il a frappé Ma'ame Pélagie en plein sur la poitrine. Elle ne le sait pas. Elle est là-bas, dans la salle à manger, où son père est assis avec un groupe d'amis autour de leur vin. Comme d'habitude, ils parlent de politique. Comme c'est ennuyeux ! Elle les a entendus dire "la guerre" plus d'une fois. La guerre. Bah ! Elle et Félix ont quelque chose de plus agréable à discuter, là-bas sous les chênes, ou à l'ombre des oleandres.

Mais ils avaient raison ! Le bruit d'un canon, tiré à Sumter, s'est répandu à travers les États du Sud, et son écho se fait entendre le long de toute la Côte Joyeuse.

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Pourtant, Pélagie n'y croit pas. Pas avant que La Ricaneuse ne se présente devant elle, les bras nus et noirâtres en croix, débitant un torrent d'injures viles et d'impudence éhontée. Pélagie veut la tuer. Mais elle ne veut toujours pas croire. Pas avant que Félix ne vienne la voir dans la chambre située au-dessus de la salle à manger — là où pend la vigne à trompettes — pour lui dire adieu. La blessure que les gros boutons en laiton de son nouvel uniforme gris avaient imprimée dans la chair tendre de son sein ne l'avait jamais quittée. Elle s'assit sur le canapé, et lui, à ses côtés, tous deux muets de douleur. Cette pièce n'avait pas été modifiée. Même le canapé se trouvait toujours au même endroit, et Ma'ame Pélagie avait toujours eu l'intention, pendant trente ans, de s'y allonger un jour, quand le moment serait venu de mourir.

Mais il n'y a pas de temps à pleurer, avec l'ennemi à la porte. La porte n'a pas pu faire barrage. Ils cliquettent maintenant à travers les couloirs, buvant le vin, brisant le cristal et le verre, déchiquetant les portraits.

L'un d'entre eux se tient devant elle et lui dit de quitter la maison. Elle lui claque une gifle au visage. Comme la marque de la honte se détache en rouge sang sur sa joue blême !

À présent, un rugissement de feu se fait entendre, et les flammes s'abattent sur sa silhouette immobile. Elle veut leur montrer comment une fille de Louisiane peut périr devant ses conquérants. Mais la petite Pauline s'accroche à ses genoux, en proie à une agonie de terreur. La petite Pauline doit être sauvée.

« Il ne faut pas faire mal à Pauline. » Encore une fois, elle le dit à voix haute — « faire mal à Pauline. »

La nuit était presque terminée ; Ma'ame Pélagie s'était glissée de la banquette sur laquelle elle s'était reposée, et pendant des heures elle resta allongée sur le pavé de pierre, immobile. Quand elle se traîna jusqu'à ses pieds, ce fut pour marcher comme dans un rêve. Autour des grands et solennels piliers, l'un après l'autre, elle tendait ses bras et pressait sa joue et ses lèvres contre la brique sans vie.

« Adieu, adieu ! » murmura Ma'ame Pélagie.

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Il n'y avait plus la lune pour guider ses pas sur le sentier familier menant à la cabane. La lumière la plus brillante dans le ciel venait de Vénus, qui planait bas à l'est. Les chauves-souris avaient cessé de battre leurs ailes autour de la ruine. Même le moqueur qui avait gazouillé pendant des heures dans le vieux mûrier s'était endormi en chantant. Cette heure la plus sombre, avant que le jour ne recouvre la terre. Ma'ame Pélagie se hâta à travers l'herbe humide et collante, repoussant du pied la lourde mousse qui lui balayait le visage, marchant vers la cabane — vers Pauline. Pas une fois ne regarda-t-elle en arrière vers la ruine qui se profilait comme un énorme monstre — une tache noire dans l'obscurité qui l'enveloppait.

IV

Un peu plus d'un an plus tard, la transformation que l'ancien Valmêt avait subie faisait l'objet de toutes les conversations et de toutes les admirations à Côte Joyeuse. On aurait cherché en vain la ruine ; elle n'était plus là, pas plus que la cabane en rondins. Mais, à l'air libre, où le soleil brillait dessus et la brise la caressait, se dressait une structure élégante, façonnée à partir de bois fournis par les forêts de l'État. Elle reposait sur des fondations solides en brique.

Sur un coin de la jolie galerie, Léandre était assis, fumant son cigare de l'après-midi et discutant avec des voisins venus lui rendre visite. C'était désormais son pied-à-terre ; la maison où vivaient ses sœurs et sa fille. On entendait le rire des jeunes gens sous les arbres, et, à l'intérieur de la maison, La Petite jouait du piano. Avec l'enthousiasme d'une jeune artiste, elle tirait des touches des mélodies qui paraissaient merveilleusement belles à Mam'selle Pauline, qui se tenait en extase près d'elle. Mam'selle Pauline avait été touchée par la reconstruction de Valmêt. Sa joue était aussi ronde et presque aussi rosie que celle de La Petite. Les années s'effaçaient de son visage.

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Ma'ame Pélagie avait discuté avec son frère et ses amis. Puis elle se retourna et s'éloigna ; s'arrêtant un instant pour écouter la musique que La Petite faisait. Mais ce ne fut qu'un instant. Elle continua son chemin autour de la cour, où elle se retrouva seule. Elle resta là, droite, se tenant au rail du balcon et regardant calmement au loin, à travers les champs.

Elle était vêtue de noir, avec le petit foulard blanc qu’elle portait toujours plié sur son sein. Ses cheveux épais et brillants s’élevaient comme un diadème d’argent sur son front. Dans ses yeux profonds et sombres, luitait la lumière de feux qui ne s’allumeraient jamais. Elle était devenue très vieille. Des années, au lieu de mois, semblaient s’être écoulées pour elle depuis la nuit où elle avait fait ses adieux à ses visions.

Pauvre Ma'ame Pélagie ! Comment cela aurait-il pu être différent ! Alors que la pression extérieure d’une existence jeune et joyeuse l’avait forcée à marcher vers la lumière, son âme était restée dans l’ombre de la ruine.

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