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GratuitLe paysage d'Amouretta
Adeline Adams
Adapt
Si vous cherchez de Greenwich Village à Lawrence Park, puis de Turtle Bay à Chelsea, vous ne trouverez pas, dans tout New York, un peintre moins gâté par la gloire que Maurice Price. Il avait dans sa nature de savoir dès le départ que plus on a de chance, plus on peut être gentil. Je ne considère pas comme une limitation le fait que, dans ce qu’il fait et dans ce qu’il porte, il ne satisfait guère l’idéal romantique sur les artistes et leurs manières. Il n’y a rien de sauvage dans son allure, et il ne vit pas plus dangereusement que d’autres citoyens. Pourtant, il y a quelque chose dans son type de beauté qui le distingue et le trahit. Ceux qui le voient pour la première fois, de profil, que ce soit aux Follies ou aux funérailles d’un académicien, pensent parfois que s’ils le connaissaient, ils le respecteraient plus qu’ils ne l’aimeraient.
C’est parce qu’ils ne l’ont pas encore vu de face, et n’ont pas découvert l’amabilité enthousiaste dans ses yeux gris, l’expression sensible et attentive de tout son visage ; ce regard qui dit : « Racontez-moi votre blague de la vie, et je vous raconterai la mienne. » Sa joyeuse jeune épouse avait un jour déclaré qu’il n’y avait que deux choses qui sauvaient sa tête d’une intolérable ressemblance avec un dieu grec. La curiosité de Maurice fut éveillée, mais la jeune femme le laissa deviner jusqu’à la fin de la semaine, quand elle expliqua que l’une de ces choses était son oreille droite, l’autre, son oreille gauche ; toutes deux ressortaient davantage que ne le permettait la loi classique ; tant mieux, d’ailleurs ; car, de son côté, elle avait préféré épouser un homme, et non un archange ou une pièce de monnaie grecque. L’homme sourit, et continua à peindre.
Un moment est venu où Maurice Price, se retrouvant soudain dans un nouvel environnement, se souvint qu’en dix ans, il n’avait pas une seule fois peint un paysage d’après nature.
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Si vous cherchez de Greenwich Village à Lawrence Park, puis de Turtle Bay à Chelsea, vous ne trouverez pas, dans tout New York, un peintre moins gâté par la gloire que Maurice Price. Il avait dans sa nature de savoir dès le départ que plus on a de chance, plus on peut être gentil. Je ne considère pas comme une limitation le fait que, dans ce qu’il fait et dans ce qu’il porte, il ne satisfait guère l’idéal romantique sur les artistes et leurs manières. Il n’y a rien de sauvage dans son allure, et il ne vit pas plus dangereusement que d’autres citoyens. Pourtant, il y a quelque chose dans son type de beauté qui le distingue et le trahit. Ceux qui le voient pour la première fois, de profil, que ce soit aux Follies ou aux funérailles d’un académicien, pensent parfois que s’ils le connaissaient, ils le respecteraient plus qu’ils ne l’aimeraient.
C’est parce qu’ils ne l’ont pas encore vu de face, et n’ont pas découvert l’amabilité enthousiaste dans ses yeux gris, l’expression sensible et attentive de tout son visage ; ce regard qui dit : « Racontez-moi votre blague de la vie, et je vous raconterai la mienne. » Sa joyeuse jeune épouse avait un jour déclaré qu’il n’y avait que deux choses qui sauvaient sa tête d’une intolérable ressemblance avec un dieu grec. La curiosité de Maurice fut éveillée, mais la jeune femme le laissa deviner jusqu’à la fin de la semaine, quand elle expliqua que l’une de ces choses était son oreille droite, l’autre, son oreille gauche ; toutes deux ressortaient davantage que ne le permettait la loi classique ; tant mieux, d’ailleurs ; car, de son côté, elle avait préféré épouser un homme, et non un archange ou une pièce de monnaie grecque. L’homme sourit, et continua à peindre.
Un moment est venu où Maurice Price, se retrouvant soudain dans un nouvel environnement, se souvint qu’en dix ans, il n’avait pas une seule fois peint un paysage d’après nature.
Alors qu’il se tenait dans la large porte d’entrée du studio de campagne de son ami et contemplait avec délice la beauté printanière des collines du New Hampshire qui s’étendaient à ses pieds, le fait que, pendant toute une décennie, il avait peint ses tableaux à l’intérieur et sous une verrière lui sembla un véritable non-sens, voire un reproche. Ah ! bien sûr, ceux qui prétendent que dix ans constituent une décennie entière doivent s’attendre à des reproches, raisonnait-il. Ils s’attirent eux-mêmes ces reproches.
D’ailleurs, la situation était suffisamment explicable. Depuis que sa femme et lui avaient dit adieu à leur cottage près de Fontainebleau, échangeant les joies des études en France contre les responsabilités de la vie de famille dans leur propre pays, son travail avait consisté principalement en portraits, avec, à l’occasion, quelques agréables décors muraux pour rompre la monotonie des lèvres roses, des perles scintillantes, des satins soyeux ; de robes universitaires, de manteaux, de pantalons de tennis, et de tout ce que le peintre de portraits moderne doit bravement affronter sur la toile. Ce n’est pas que Maurice se soit lassé de sa chance de pouvoir peindre des portraits. Il disait souvent, avec ce sourire franc et pourtant pensif qui le caractérisait, que chaque personne qui pose pour lui possède une qualité personnelle qui, si on la voit comme il faut, peut améliorer, voire même élever notre art.
C’est pourquoi, après chaque incursion dans le domaine de la décoration murale, il retrouvait avec un nouvel enthousiasme ses jeunes filles aux perles, ses veuves, ses banquiers ; tandis qu’après chaque excès de notre humanité commune, mis en lumière par la clarté du nord, il saisissait avec ardeur l’occasion de peindre sur les murs d’une bibliothèque ou d’un palais de justice ces diverses fables de l’Antiquité qui semblent jeter la lumière la plus agréable sur les fables de notre civilisation moderne. Mais jamais aucun paysage !
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Alors qu’il se tenait dans la large porte d’entrée du studio de campagne de son ami et contemplait avec délice la beauté printanière des collines du New Hampshire qui s’étendaient à ses pieds, le fait que, pendant toute une décennie, il avait peint ses tableaux à l’intérieur et sous une verrière lui sembla un véritable non-sens, voire un reproche. Ah ! bien sûr, ceux qui prétendent que dix ans constituent une décennie entière doivent s’attendre à des reproches, raisonnait-il. Ils s’attirent eux-mêmes ces reproches.
D’ailleurs, la situation était suffisamment explicable. Depuis que sa femme et lui avaient dit adieu à leur cottage près de Fontainebleau, échangeant les joies des études en France contre les responsabilités de la vie de famille dans leur propre pays, son travail avait consisté principalement en portraits, avec, à l’occasion, quelques agréables décors muraux pour rompre la monotonie des lèvres roses, des perles scintillantes, des satins soyeux ; de robes universitaires, de manteaux, de pantalons de tennis, et de tout ce que le peintre de portraits moderne doit bravement affronter sur la toile. Ce n’est pas que Maurice se soit lassé de sa chance de pouvoir peindre des portraits. Il disait souvent, avec ce sourire franc et pourtant pensif qui le caractérisait, que chaque personne qui pose pour lui possède une qualité personnelle qui, si on la voit comme il faut, peut améliorer, voire même élever notre art.
C’est pourquoi, après chaque incursion dans le domaine de la décoration murale, il retrouvait avec un nouvel enthousiasme ses jeunes filles aux perles, ses veuves, ses banquiers ; tandis qu’après chaque excès de notre humanité commune, mis en lumière par la clarté du nord, il saisissait avec ardeur l’occasion de peindre sur les murs d’une bibliothèque ou d’un palais de justice ces diverses fables de l’Antiquité qui semblent jeter la lumière la plus agréable sur les fables de notre civilisation moderne. Mais jamais aucun paysage !Naturellement, ses décors, et même ses portraits, comportaient souvent des arrière-plans paysagers. Imaginez notre Agriculture sans ses champs de blé, ou notre Industrie minière sans ses collines accidentées, ou une Mariée à Glen Cove sans son ciel bleu, son feuillage charmant, son vase de marbre hanté par la beauté, son horizon tentant où Pan pourrait se cacher à l’insu de tous ! Mais à juste titre, ces arrière-plans n’étaient que de simples compositions, ou, pour ainsi dire, de judicieuses citations de la nature ; ils ne prétendaient pas rendre compte d’interviews personnelles passionnées avec elle. Maurice Price aimait peindre de tels arrière-plans. Qu’il soit d’humeur paisible ou tempétueuse, il conservait toujours l’espoir de distiller la beauté pour les générations à venir. Et il savait que ces arrière-plans avaient leur part dans cette entreprise qui était la sienne.
Dans sa belle vingtaine, il avait été un amoureux et un étudiant particulièrement assidu du paysage. Bien des peintres plus âgés auraient pu lui envier ses portfolios bourrés d’informations de première main et d’illusions de première main concernant les rochers et les mers, les cieux et les champs, les arbres et les collines, et toutes les nuances, les lumières et les ombres de l’arc-en-ciel qui les visitaient dans leur repos, leurs humeurs changeantes, leurs crises. Maurice, à la fin de la trentaine, éprouvait souvent une sorte de crainte envers ce Maurice d’il y a vingt ans, qui semblait déjà alors connaître tant de choses du livre magique du peintre, celui qui retrace toute la nature extérieure.
Aujourd’hui, il se demandait s’il pourrait battre son jeune moi dans ce jeu qui se joue sur la toile avec des pinceaux, sous le ciel, alors que tout est plus ou moins en mouvement et que rien n’est jamais tout à fait comme il l’était un instant auparavant, surtout pas en ce qui concerne les couleurs et les valeurs.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Naturellement, ses décors, et même ses portraits, comportaient souvent des arrière-plans paysagers. Imaginez notre Agriculture sans ses champs de blé, ou notre Industrie minière sans ses collines accidentées, ou une Mariée à Glen Cove sans son ciel bleu, son feuillage charmant, son vase de marbre hanté par la beauté, son horizon tentant où Pan pourrait se cacher à l’insu de tous ! Mais à juste titre, ces arrière-plans n’étaient que de simples compositions, ou, pour ainsi dire, de judicieuses citations de la nature ; ils ne prétendaient pas rendre compte d’interviews personnelles passionnées avec elle. Maurice Price aimait peindre de tels arrière-plans. Qu’il soit d’humeur paisible ou tempétueuse, il conservait toujours l’espoir de distiller la beauté pour les générations à venir. Et il savait que ces arrière-plans avaient leur part dans cette entreprise qui était la sienne.
Dans sa belle vingtaine, il avait été un amoureux et un étudiant particulièrement assidu du paysage. Bien des peintres plus âgés auraient pu lui envier ses portfolios bourrés d’informations de première main et d’illusions de première main concernant les rochers et les mers, les cieux et les champs, les arbres et les collines, et toutes les nuances, les lumières et les ombres de l’arc-en-ciel qui les visitaient dans leur repos, leurs humeurs changeantes, leurs crises. Maurice, à la fin de la trentaine, éprouvait souvent une sorte de crainte envers ce Maurice d’il y a vingt ans, qui semblait déjà alors connaître tant de choses du livre magique du peintre, celui qui retrace toute la nature extérieure.
Aujourd’hui, il se demandait s’il pourrait battre son jeune moi dans ce jeu qui se joue sur la toile avec des pinceaux, sous le ciel, alors que tout est plus ou moins en mouvement et que rien n’est jamais tout à fait comme il l’était un instant auparavant, surtout pas en ce qui concerne les couleurs et les valeurs.Après cette grippe dévastatrice de mars, son médecin, rarement consulté, lui avait prescrit quelques semaines de repos complet. « Un pur non-sens », avait grogné Price. Pourtant, lorsque son ami James Anthony, peintre enclin à des retraits inattendus et à de nouveaux départs en art, lui avait offert l’opportunité d’un changement total de cadre, il avait accepté. Anthony, toujours aussi passionné que n’importe quel Vibert ou Abendroth par la quête des secrets des anciens maîtres, avait soudain décidé de partir à l’étranger pour étudier certaines gommes et résines qui pourraient à terme préserver notre peinture américaine de la destruction. Anthony était comme ça. Il avait suffisamment de succès et de richesse pour pouvoir être aussi capricieusement scrupuleux qu’il le souhaitait en matière de pigments et de surfaces. Il pouvait se permettre d’avoir une abeille dans son chapeau, et de l’appeler altruisme.
Et maintenant, l’abeille l’ayant piqué à nouveau, ce merveilleux atelier dans les collines lui était mis à disposition.
“Vous me rendriez un grand service,” écrivait Jimmy Anthony, “si vous acceptiez, ne serait-ce que pour cet été. Deux sculpteurs me harcèlent pour le louer : un homme et une femme. Je peux faire barrage à l’homme, mais la femme fera tout pour obtenir le lieu et le détruire pour moi, si vous n’intervenez pas. Je peux supporter les débris laissés par un peintre, mais pas ceux des sculpteurs ! Non, non, pas pour Jimmy. Et s’il vous plaît, utilisez tout ce que vous trouverez en matière de matériaux. Il n’y a rien là qui m’intéresse davantage. Vous pourriez apprécier toutes ces roses garance doré et ce cadmium grenade dont je jurais. Et ces panneaux en acajou que j’avais spécialement fait faire. Utilisez-les ! Ils sont beaux des deux côtés et parfaits pour les paysages.”
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Après cette grippe dévastatrice de mars, son médecin, rarement consulté, lui avait prescrit quelques semaines de repos complet. « Un pur non-sens », avait grogné Price. Pourtant, lorsque son ami James Anthony, peintre enclin à des retraits inattendus et à de nouveaux départs en art, lui avait offert l’opportunité d’un changement total de cadre, il avait accepté. Anthony, toujours aussi passionné que n’importe quel Vibert ou Abendroth par la quête des secrets des anciens maîtres, avait soudain décidé de partir à l’étranger pour étudier certaines gommes et résines qui pourraient à terme préserver notre peinture américaine de la destruction. Anthony était comme ça. Il avait suffisamment de succès et de richesse pour pouvoir être aussi capricieusement scrupuleux qu’il le souhaitait en matière de pigments et de surfaces. Il pouvait se permettre d’avoir une abeille dans son chapeau, et de l’appeler altruisme.
Et maintenant, l’abeille l’ayant piqué à nouveau, ce merveilleux atelier dans les collines lui était mis à disposition.
“Vous me rendriez un grand service,” écrivait Jimmy Anthony, “si vous acceptiez, ne serait-ce que pour cet été. Deux sculpteurs me harcèlent pour le louer : un homme et une femme. Je peux faire barrage à l’homme, mais la femme fera tout pour obtenir le lieu et le détruire pour moi, si vous n’intervenez pas. Je peux supporter les débris laissés par un peintre, mais pas ceux des sculpteurs ! Non, non, pas pour Jimmy. Et s’il vous plaît, utilisez tout ce que vous trouverez en matière de matériaux. Il n’y a rien là qui m’intéresse davantage. Vous pourriez apprécier toutes ces roses garance doré et ce cadmium grenade dont je jurais. Et ces panneaux en acajou que j’avais spécialement fait faire. Utilisez-les ! Ils sont beaux des deux côtés et parfaits pour les paysages.”Lorsque Price, après avoir contemplé avec émerveillement la magie du printemps encadrée par la porte, se tourna pour examiner ses nouveaux quartiers, il n’était pas surpris qu’Anthony ait rejeté les sculpteurs comme locataires. Il n’avait pas pu imaginer la pagaille de boue et de plâtre, de chiffons mouillés et de plastiline graisseux qui auraient souillé cette vaste et immaculée salle et ses dépendances, toutes aménagées par son ami à partir d’une ancienne grange à foin et d’une écurie utilisées par la petite aristocratie locale il y a cent ans. Les boxs à chevaux faisaient d’excellents vestiaires pour les modèles. Les armoires à harnais offraient un vaste espace pour les chevalets, les toiles, les cadres et les couleurs. La lumière du nord était abondante, mais pouvait être occultée à tout moment.
La grande porte de l’ancien grenier à foin formait un cadre par lequel on pouvait regarder vers l’est, le sud et l’ouest, sur divers mondes enchantés. À maintes reprises, cette vue du sud l’appelait à être peinte. Il se surprit à dire : “Je le ferai !” avec l’exaltation d’un homme sur le point de se marier pour la première fois.
Ses propres matériaux n’étaient pas encore arrivés ; sa femme, une personne très ordonnée, s’en était assurée ; elle aussi avait adopté ce slogan irritant : « Un repos total ! » Peut-être que les armoires d’Anthony lui apporteraient un premier secours. Oui, il y avait là quantité de pinceaux et de couleurs, tous en bon état ; des chevalets grands et petits ; et une panoplie de vernis et de médiums dont Price lui-même n’avait jamais rêvé d’avoir besoin. Pas étonnant que la peinture d’Anthony soit parfois plutôt chaotique ; il avait trop de choses avec lesquelles peindre, oui, bien trop. Ses toiles étaient parées à outrance, par Jove !
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Lorsque Price, après avoir contemplé avec émerveillement la magie du printemps encadrée par la porte, se tourna pour examiner ses nouveaux quartiers, il n’était pas surpris qu’Anthony ait rejeté les sculpteurs comme locataires. Il n’avait pas pu imaginer la pagaille de boue et de plâtre, de chiffons mouillés et de plastiline graisseux qui auraient souillé cette vaste et immaculée salle et ses dépendances, toutes aménagées par son ami à partir d’une ancienne grange à foin et d’une écurie utilisées par la petite aristocratie locale il y a cent ans. Les boxs à chevaux faisaient d’excellents vestiaires pour les modèles. Les armoires à harnais offraient un vaste espace pour les chevalets, les toiles, les cadres et les couleurs. La lumière du nord était abondante, mais pouvait être occultée à tout moment.
La grande porte de l’ancien grenier à foin formait un cadre par lequel on pouvait regarder vers l’est, le sud et l’ouest, sur divers mondes enchantés. À maintes reprises, cette vue du sud l’appelait à être peinte. Il se surprit à dire : “Je le ferai !” avec l’exaltation d’un homme sur le point de se marier pour la première fois.
Ses propres matériaux n’étaient pas encore arrivés ; sa femme, une personne très ordonnée, s’en était assurée ; elle aussi avait adopté ce slogan irritant : « Un repos total ! » Peut-être que les armoires d’Anthony lui apporteraient un premier secours. Oui, il y avait là quantité de pinceaux et de couleurs, tous en bon état ; des chevalets grands et petits ; et une panoplie de vernis et de médiums dont Price lui-même n’avait jamais rêvé d’avoir besoin. Pas étonnant que la peinture d’Anthony soit parfois plutôt chaotique ; il avait trop de choses avec lesquelles peindre, oui, bien trop. Ses toiles étaient parées à outrance, par Jove !Se vantant un peu de sa propre palette très simple, qu’il considérait naturellement comme la preuve d’une culture supérieure à celle d’Anthony (tout comme l’ode dorique est plus raffinée que l’ode corinthienne, se disait-il), Maurice choisit, parmi une variété déroutante, les dix couleurs de ses rêves, y compris le rose garance. Il regarda avec indulgence, mais sans complaisance, le cadmium grenat, comme une jolie dame avec laquelle il n’avait aucune envie de flirter.
Poursuivant ses recherches, il éclata de rire en découvrant, sur une étagère supérieure, la même palette dont Anthony avait si souvent vanté les mérites au Club, et qu’il avait (à en juger par son apparence immaculée) si rarement utilisée en atelier. C’était une palette assez grande, acquise à un prix non négligeable par Anthony, pendant la période où il testait la théorie de ce cher Shorty Lasar, à savoir : que lorsqu’une couleur, quelle qu’elle soit, même la plus terne, est vue sur le bois brunâtre et terne d’une palette ordinaire, elle paraît brillante et pure, attirant le peintre vers sa ruine ; tandis que, lorsqu’elle est présentée sur une surface brillante et immaculée, comme celle de la nacre ou de l’ivoire, elle se révèle aussitôt dans toute son infamie.
« Rien de tel que la nacre, disait Jimmy, pour révéler la véritable âme d’une bouillie de peinture ! » Et la palette célèbre d’Anthony, que Maurice tenait maintenant dans sa main, était incrustée de nacre de bout en bout, une splendeur qui avait quelque peu alourdi son poids. Price la balançait entre son pouce et ses doigts, peut-être un peu avec condescendance, comme il arrive bien souvent lorsqu’un homme prend la palette d’un autre, surtout une palette plus célèbre en théorie qu’en pratique. Ce n’était pas pour autant qu’il voulait se quereller avec les outils qu’il avait eu la chance de trouver ; tout ce qui était raisonnable ferait l’affaire.
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Se vantant un peu de sa propre palette très simple, qu’il considérait naturellement comme la preuve d’une culture supérieure à celle d’Anthony (tout comme l’ode dorique est plus raffinée que l’ode corinthienne, se disait-il), Maurice choisit, parmi une variété déroutante, les dix couleurs de ses rêves, y compris le rose garance. Il regarda avec indulgence, mais sans complaisance, le cadmium grenat, comme une jolie dame avec laquelle il n’avait aucune envie de flirter.
Poursuivant ses recherches, il éclata de rire en découvrant, sur une étagère supérieure, la même palette dont Anthony avait si souvent vanté les mérites au Club, et qu’il avait (à en juger par son apparence immaculée) si rarement utilisée en atelier. C’était une palette assez grande, acquise à un prix non négligeable par Anthony, pendant la période où il testait la théorie de ce cher Shorty Lasar, à savoir : que lorsqu’une couleur, quelle qu’elle soit, même la plus terne, est vue sur le bois brunâtre et terne d’une palette ordinaire, elle paraît brillante et pure, attirant le peintre vers sa ruine ; tandis que, lorsqu’elle est présentée sur une surface brillante et immaculée, comme celle de la nacre ou de l’ivoire, elle se révèle aussitôt dans toute son infamie.
« Rien de tel que la nacre, disait Jimmy, pour révéler la véritable âme d’une bouillie de peinture ! » Et la palette célèbre d’Anthony, que Maurice tenait maintenant dans sa main, était incrustée de nacre de bout en bout, une splendeur qui avait quelque peu alourdi son poids. Price la balançait entre son pouce et ses doigts, peut-être un peu avec condescendance, comme il arrive bien souvent lorsqu’un homme prend la palette d’un autre, surtout une palette plus célèbre en théorie qu’en pratique. Ce n’était pas pour autant qu’il voulait se quereller avec les outils qu’il avait eu la chance de trouver ; tout ce qui était raisonnable ferait l’affaire.Quant aux panneaux en acajou, il en utiliserait volontiers un, à la rigueur. Leur surface n’avait certes pas la qualité qu’il préférait ; il avait l’habitude de travailler avec une toile plutôt absorbante, préparant la surface en fonction des besoins de l’œuvre en cours. Mais là encore, Maurice n’était pas un puriste. La surface n’était pas le seul critère ; il faudrait être un piètre peintre pour laisser un paysage aussi merveilleux comme celui-ci sans le peindre, simplement parce qu’on n’avait pas un beau rouleau de toile neuf à ouvrir. Il était heureux de trouver, dans ce placard inépuisable, une demi-douzaine de ces panneaux ; en baywood ou en cerisier, peut-être, même si son ami les appelait toujours acajou.
En passant ses doigts impatients sur leur surface, il découvrit que celui qu’il préférait pour sa taille et sa solidité, pour sa forme et sa texture, avait déjà été utilisé, sur un de ses côtés ; mais cela n’avait absolument aucune importance. Il connaissait bien les panneaux à trois couches d’Anthony ; les deux faces étaient bonnes.

En sortant le panneau de son choix à la pleine lumière, il fut d’abord ébloui, puis perplexe devant la peinture qui le recouvrait. Était-ce vraiment l’œuvre d’Anthony ? Obsédé par les théories, Anthony avait certes peint des choses étranges, par moments. Mais Maurice ne pouvait pas insulter l’hospitalité de son ami en prenant cette œuvre bizarre au sérieux. Son style surpassait de loin celui de Jimmy. Pourtant, elle lui semblait d’une familiarité éclatante ; elle avait les manies d’Anthony.
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Quant aux panneaux en acajou, il en utiliserait volontiers un, à la rigueur. Leur surface n’avait certes pas la qualité qu’il préférait ; il avait l’habitude de travailler avec une toile plutôt absorbante, préparant la surface en fonction des besoins de l’œuvre en cours. Mais là encore, Maurice n’était pas un puriste. La surface n’était pas le seul critère ; il faudrait être un piètre peintre pour laisser un paysage aussi merveilleux comme celui-ci sans le peindre, simplement parce qu’on n’avait pas un beau rouleau de toile neuf à ouvrir. Il était heureux de trouver, dans ce placard inépuisable, une demi-douzaine de ces panneaux ; en baywood ou en cerisier, peut-être, même si son ami les appelait toujours acajou.
En passant ses doigts impatients sur leur surface, il découvrit que celui qu’il préférait pour sa taille et sa solidité, pour sa forme et sa texture, avait déjà été utilisé, sur un de ses côtés ; mais cela n’avait absolument aucune importance. Il connaissait bien les panneaux à trois couches d’Anthony ; les deux faces étaient bonnes.
En sortant le panneau de son choix à la pleine lumière, il fut d’abord ébloui, puis perplexe devant la peinture qui le recouvrait. Était-ce vraiment l’œuvre d’Anthony ? Obsédé par les théories, Anthony avait certes peint des choses étranges, par moments. Mais Maurice ne pouvait pas insulter l’hospitalité de son ami en prenant cette œuvre bizarre au sérieux. Son style surpassait de loin celui de Jimmy. Pourtant, elle lui semblait d’une familiarité éclatante ; elle avait les manies d’Anthony.Alors, la mémoire tourna soudain son projecteur vers cette œuvre, et lui révéla pourquoi elle lui semblait familière. Trois ans plus tôt, à la veille de son départ pour le front, il avait rendu visite à Anthony, et tous deux avaient incité les garçons et les filles de la colonie d’artistes à organiser un « Salon des Faux » au profit des blessés français ; enfants, modèles, et même les artistes eux-mêmes s’étaient rivalisés pour produire de l’art caricatural. L’œuvre la plus acclamée avait été précisément ce panneau, peint dans un moment de joie par Pietro, l’apprenti d’Anthony, d’après le modèle d’Anthony, Amouretta McGowan ; pour gagner du temps, il avait utilisé une des études de portrait abandonnées par son maître, et il avait conservé tout au long la composition caractéristique d’Anthony.
On voyait bien que c’était destiné à être un portrait — le portrait d’une femme, une coquine, si vous voulez, aux teintes de chair sombres à la manière de Gauguin, et vêtue d’une robe insolente, aux motifs et aux couleurs comme dans le « Madras Rouge » jadis célèbre de Matisse. Mais les perles avec lesquelles la coquine était couronnée, ceinturée, drapée et festonnée — ah ! ces perles étaient assurément une moquerie envers Maurice Price lui-même, « le Price aux Grandes Perles », comme l’appelaient les étudiants de la Ligue, tout comme jadis ils avaient surnommé Kenyon Cox « Bunion Socks », George de Forest Brush « Young-Man-Afraid-of-his-Brushes », et Augustus Saint-Gaudens « Gaudy Saint August » ; des plaisanteries de jeunesse qui ne faisaient de mal à personne, et encore moins aux artistes eux-mêmes.
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Alors, la mémoire tourna soudain son projecteur vers cette œuvre, et lui révéla pourquoi elle lui semblait familière. Trois ans plus tôt, à la veille de son départ pour le front, il avait rendu visite à Anthony, et tous deux avaient incité les garçons et les filles de la colonie d’artistes à organiser un « Salon des Faux » au profit des blessés français ; enfants, modèles, et même les artistes eux-mêmes s’étaient rivalisés pour produire de l’art caricatural. L’œuvre la plus acclamée avait été précisément ce panneau, peint dans un moment de joie par Pietro, l’apprenti d’Anthony, d’après le modèle d’Anthony, Amouretta McGowan ; pour gagner du temps, il avait utilisé une des études de portrait abandonnées par son maître, et il avait conservé tout au long la composition caractéristique d’Anthony.
On voyait bien que c’était destiné à être un portrait — le portrait d’une femme, une coquine, si vous voulez, aux teintes de chair sombres à la manière de Gauguin, et vêtue d’une robe insolente, aux motifs et aux couleurs comme dans le « Madras Rouge » jadis célèbre de Matisse. Mais les perles avec lesquelles la coquine était couronnée, ceinturée, drapée et festonnée — ah ! ces perles étaient assurément une moquerie envers Maurice Price lui-même, « le Price aux Grandes Perles », comme l’appelaient les étudiants de la Ligue, tout comme jadis ils avaient surnommé Kenyon Cox « Bunion Socks », George de Forest Brush « Young-Man-Afraid-of-his-Brushes », et Augustus Saint-Gaudens « Gaudy Saint August » ; des plaisanteries de jeunesse qui ne faisaient de mal à personne, et encore moins aux artistes eux-mêmes.Maurice éclata de rire une nouvelle fois en se souvenant avec quelle ardeur il avait expliqué à ses élèves sa méthode pour peindre les perles, leur racontant les nombreuses études lentes et minutieuses qu’il avait faites sur les perles avant de vraiment percer le mystère de ces gemmes, et bien d’autres choses encore, à la manière des enseignants enthousiastes et dévoués du monde entier. En général, les jeunes gens avaient écouté et profité ; autrement, ils seraient restés des ânes. Ils avaient aussi raillé et plaisanté ; autrement, pensait Maurice, ils seraient devenus des snobs. Et ce surnom, « le Price aux Grandes Perles », lui était resté collé, d’une manière qui réchauffait le cœur. Il sentait que, si ses étudiants ne lui avaient attribué aucun titre du tout, il aurait souffert d’une certaine solitude d’esprit lorsqu’il était parmi eux.
Étonnant comme Pietro, dans une seule œuvre picturale brillante, avait réussi à se moquer de deux Français et de deux Américains ! Certes, la composition désinvolte et soigneusement étudiée d’Anthony paraissait d’autant plus extravagante après que ce garçon y avait déployé son génie ; et les perles, comme Maurice le constatait avec un pincement de satisfaction, étaient superbement peintes, si l’on les considérait comme des lampes opalescentes géantes dérobées à un pays de fées illuminé par la lune, et non comme des gemmes discretement ornant une femme. Et puis les couleurs à la Gauguin, les arabesques à la Matisse ! Comme touche finale, comme le « je vous remercie » après un discours de quatre minutes, Pietro avait signé l’œuvre « le Prix des Grandes Perles ». Maurice, en cherchant cette signature, découvrit qu’un farceur postérieur l’avait effacée, ne laissant subsister qu’un seul mot : « Price ». Price, en effet !
Le sourire de Maurice se transformait en simple pensée mélancolique lorsqu’il se souvenait à la fois de Pietro et d’Amouretta. Le garçon, dans toute sa vive jeunesse, était mort subitement de l’épidémie dont Maurice lui-même avait souffert, tandis qu’Amouretta —
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
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Maurice éclata de rire une nouvelle fois en se souvenant avec quelle ardeur il avait expliqué à ses élèves sa méthode pour peindre les perles, leur racontant les nombreuses études lentes et minutieuses qu’il avait faites sur les perles avant de vraiment percer le mystère de ces gemmes, et bien d’autres choses encore, à la manière des enseignants enthousiastes et dévoués du monde entier. En général, les jeunes gens avaient écouté et profité ; autrement, ils seraient restés des ânes. Ils avaient aussi raillé et plaisanté ; autrement, pensait Maurice, ils seraient devenus des snobs. Et ce surnom, « le Price aux Grandes Perles », lui était resté collé, d’une manière qui réchauffait le cœur. Il sentait que, si ses étudiants ne lui avaient attribué aucun titre du tout, il aurait souffert d’une certaine solitude d’esprit lorsqu’il était parmi eux.
Étonnant comme Pietro, dans une seule œuvre picturale brillante, avait réussi à se moquer de deux Français et de deux Américains ! Certes, la composition désinvolte et soigneusement étudiée d’Anthony paraissait d’autant plus extravagante après que ce garçon y avait déployé son génie ; et les perles, comme Maurice le constatait avec un pincement de satisfaction, étaient superbement peintes, si l’on les considérait comme des lampes opalescentes géantes dérobées à un pays de fées illuminé par la lune, et non comme des gemmes discretement ornant une femme. Et puis les couleurs à la Gauguin, les arabesques à la Matisse ! Comme touche finale, comme le « je vous remercie » après un discours de quatre minutes, Pietro avait signé l’œuvre « le Prix des Grandes Perles ». Maurice, en cherchant cette signature, découvrit qu’un farceur postérieur l’avait effacée, ne laissant subsister qu’un seul mot : « Price ». Price, en effet !
Le sourire de Maurice se transformait en simple pensée mélancolique lorsqu’il se souvenait à la fois de Pietro et d’Amouretta. Le garçon, dans toute sa vive jeunesse, était mort subitement de l’épidémie dont Maurice lui-même avait souffert, tandis qu’Amouretta —Son vrai nom n’était pas Amouretta. Personne ne l’est. Elle n’était rien d’autre qu’Anna McGowan, blonde et rosée, aux cheveux et à la peau qui auraient paru incroyables si elle n’avait pas insisté pour montrer à chaque artiste (et surtout à sa femme) jusqu’où ses cheveux tombaient en dessous de ses genoux et comment ils poussaient autour de ses tempes ; car, comme elle disait, c’était là où les cheveux commençaient et où ils s’arrêtaient que toute cette histoire de peroxyde venait trahir ces autres pauvres gens ! De plus, elle appuyait son doigt sur sa joue et ses lèvres, de sorte que ses joues roses disparaissaient puis réapparaissaient, comme si l’on avait appuyé sur un bouton électrique. Elle adorait que les épouses voient cela aussi. Il n’y avait rien de faux chez Amouretta.
De sa tresse dorée jusqu’à ses orteils roses, elle était, tout compte fait, une des meilleures filles qui aient jamais bondi en talons hauts d’un studio de peinture à un studio de photographie (deux univers bien différents), dans l’espoir de joindre les deux bouts, puis de passer de l’un à l’autre. « C’est le passage qui compte », disait Amouretta ; « c’est là que la joie de vivre apparaît. » Le nom Amouretta était une concession commerciale à l’industrie cinématographique et aux petits spectacles de vaudeville où elle travaillait lorsque les séances de pose étaient rares.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Son vrai nom n’était pas Amouretta. Personne ne l’est. Elle n’était rien d’autre qu’Anna McGowan, blonde et rosée, aux cheveux et à la peau qui auraient paru incroyables si elle n’avait pas insisté pour montrer à chaque artiste (et surtout à sa femme) jusqu’où ses cheveux tombaient en dessous de ses genoux et comment ils poussaient autour de ses tempes ; car, comme elle disait, c’était là où les cheveux commençaient et où ils s’arrêtaient que toute cette histoire de peroxyde venait trahir ces autres pauvres gens ! De plus, elle appuyait son doigt sur sa joue et ses lèvres, de sorte que ses joues roses disparaissaient puis réapparaissaient, comme si l’on avait appuyé sur un bouton électrique. Elle adorait que les épouses voient cela aussi. Il n’y avait rien de faux chez Amouretta.
De sa tresse dorée jusqu’à ses orteils roses, elle était, tout compte fait, une des meilleures filles qui aient jamais bondi en talons hauts d’un studio de peinture à un studio de photographie (deux univers bien différents), dans l’espoir de joindre les deux bouts, puis de passer de l’un à l’autre. « C’est le passage qui compte », disait Amouretta ; « c’est là que la joie de vivre apparaît. » Le nom Amouretta était une concession commerciale à l’industrie cinématographique et aux petits spectacles de vaudeville où elle travaillait lorsque les séances de pose étaient rares.Cette enfant avait une personnalité singulièrement vive ; ses aventures, comme ses cheveux et son teint, semblaient parfois fabuleuses à première vue, mais prenaient toujours un nouvel éclat après investigation. Par exemple, elle avait sur l’épaule une minuscule marque rouge, qu’elle disait être due à une morsure qu’elle avait reçue au bal de Kilkenny, de la part d’un admirateur anonyme et fou de beauté. Quelqu’un pouvait-il vraiment y croire ? Pourtant, le jeune Cavendish (qu’elle n’avait jamais connu ni même vu), se rappelant de ses sens le lendemain, s’était confessé publiquement, dans une agonie de honte. Il avait mordu une pêche en passant ; il ne savait pas pourquoi, que Dieu l’aide ! Et à partir de ce moment, il n’était plus jamais le fêtard égaré que nous avions connu, mais s’était replié dans une obscurité irréprochable et sans intérêt.
De plus, il arriva un matin où Amouretta, posant dans un corsage de satin vert en tant que doublure pour une « bud » surmenée dont Maurice Price peignait le portrait, céda à cette humeur de dévoilement de soi à laquelle tous les modèles se livrent parfois ; elle confia à notre peintre qu’elle était fiancée à un admirateur d’âge mûr, un homme très riche, dont elle ne révélerait le nom qu’après l’annonce publique des fiançailles. Mr. Price n’aurait-il pas pu deviner ? Elle avait bien l’intention d’abandonner à la fois la scène et le métier de mannequin ; pourquoi, elle avait déjà renoncé aux cigarettes pour cet homme, car il avait dit que les hommes de sa famille n’aimaient pas que les femmes en fument. « Et il était si gentil, quand il l’a dit. »
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Cette enfant avait une personnalité singulièrement vive ; ses aventures, comme ses cheveux et son teint, semblaient parfois fabuleuses à première vue, mais prenaient toujours un nouvel éclat après investigation. Par exemple, elle avait sur l’épaule une minuscule marque rouge, qu’elle disait être due à une morsure qu’elle avait reçue au bal de Kilkenny, de la part d’un admirateur anonyme et fou de beauté. Quelqu’un pouvait-il vraiment y croire ? Pourtant, le jeune Cavendish (qu’elle n’avait jamais connu ni même vu), se rappelant de ses sens le lendemain, s’était confessé publiquement, dans une agonie de honte. Il avait mordu une pêche en passant ; il ne savait pas pourquoi, que Dieu l’aide ! Et à partir de ce moment, il n’était plus jamais le fêtard égaré que nous avions connu, mais s’était replié dans une obscurité irréprochable et sans intérêt.
De plus, il arriva un matin où Amouretta, posant dans un corsage de satin vert en tant que doublure pour une « bud » surmenée dont Maurice Price peignait le portrait, céda à cette humeur de dévoilement de soi à laquelle tous les modèles se livrent parfois ; elle confia à notre peintre qu’elle était fiancée à un admirateur d’âge mûr, un homme très riche, dont elle ne révélerait le nom qu’après l’annonce publique des fiançailles. Mr. Price n’aurait-il pas pu deviner ? Elle avait bien l’intention d’abandonner à la fois la scène et le métier de mannequin ; pourquoi, elle avait déjà renoncé aux cigarettes pour cet homme, car il avait dit que les hommes de sa famille n’aimaient pas que les femmes en fument. « Et il était si gentil, quand il l’a dit. »Le brillant rougissement d’Amouretta se manifesta à plusieurs reprises pendant son récit, et finit par perdurer si longtemps qu’il bouleversa complètement la matinée de Maurice ; vous savez bien à quel point il est difficile de peindre un satin émeraude alors que la personne qui le porte rougit ; le vert et le rouge entrent en conflit. Et Maurice, qui avait lui-même deux filles, bien que petites, était véritablement inquiet ; jusqu’à ce qu’un après-midi, au Century, M. William Saltonstall, long de membres, de lignée et de bourse — un homme d’une probité incontestable, et en outre un collectionneur ! — le touche sur l’épaule et lui raconte toute l’histoire de son amour pour Amouretta. Le mariage devait avoir lieu à Saint Barnaby’s, en juin. Il ne pouvait y avoir aucun doute quant à la dévotion de M.
Saltonstall ; c’était bel et bien un coup de foudre, ce jour-là en atelier, lorsque Maurice avait présenté un mécène de la beauté à la beauté elle-même. Naturellement, le peintre était ravi de cette idylle — de son délicat parfum, de sa floraison parfaite ; tout cela sans qu’il s’en rende compte, c’est lui qui avait semé la graine, sa femme et Amouretta souriant par la suite avec sagesse à son aveuglement. Il avait toujours aimé William Saltonstall, et d’autant plus que ce gentleman n’était pas quelqu’un que tout le monde appelait Bill.
Après les fiançailles, Amouretta continua de travailler, car, vaillante petite âme qu’elle était, elle voulait gagner sa propre trousseau. Aucun homme, à part un membre de sa famille, ne devait pouvoir dire qu’il l’avait offert ; et je me dis que cela aurait pris bien du temps avant que son père ou son frère, dans leur nonchalance bon enfant, puissent réunir l’ensemble qu’elle avait en tête ! Mais finalement, il n’y eut pas de mariage en juin à Saint Barnaby’s ; car Amouretta contracta un refroidissement fatal lors d’une froide soirée aux Revelries, alors qu’elle posait en Innocence, insuffisamment vêtue de peinture blanche et d’un bout de georgette, dans l’un de ces groupes sculpturaux d’un blanc pur qui réapparaissent parfois dans les spectacles de vaudeville raffinés.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Le brillant rougissement d’Amouretta se manifesta à plusieurs reprises pendant son récit, et finit par perdurer si longtemps qu’il bouleversa complètement la matinée de Maurice ; vous savez bien à quel point il est difficile de peindre un satin émeraude alors que la personne qui le porte rougit ; le vert et le rouge entrent en conflit. Et Maurice, qui avait lui-même deux filles, bien que petites, était véritablement inquiet ; jusqu’à ce qu’un après-midi, au Century, M. William Saltonstall, long de membres, de lignée et de bourse — un homme d’une probité incontestable, et en outre un collectionneur ! — le touche sur l’épaule et lui raconte toute l’histoire de son amour pour Amouretta. Le mariage devait avoir lieu à Saint Barnaby’s, en juin. Il ne pouvait y avoir aucun doute quant à la dévotion de M.
Saltonstall ; c’était bel et bien un coup de foudre, ce jour-là en atelier, lorsque Maurice avait présenté un mécène de la beauté à la beauté elle-même. Naturellement, le peintre était ravi de cette idylle — de son délicat parfum, de sa floraison parfaite ; tout cela sans qu’il s’en rende compte, c’est lui qui avait semé la graine, sa femme et Amouretta souriant par la suite avec sagesse à son aveuglement. Il avait toujours aimé William Saltonstall, et d’autant plus que ce gentleman n’était pas quelqu’un que tout le monde appelait Bill.
Après les fiançailles, Amouretta continua de travailler, car, vaillante petite âme qu’elle était, elle voulait gagner sa propre trousseau. Aucun homme, à part un membre de sa famille, ne devait pouvoir dire qu’il l’avait offert ; et je me dis que cela aurait pris bien du temps avant que son père ou son frère, dans leur nonchalance bon enfant, puissent réunir l’ensemble qu’elle avait en tête ! Mais finalement, il n’y eut pas de mariage en juin à Saint Barnaby’s ; car Amouretta contracta un refroidissement fatal lors d’une froide soirée aux Revelries, alors qu’elle posait en Innocence, insuffisamment vêtue de peinture blanche et d’un bout de georgette, dans l’un de ces groupes sculpturaux d’un blanc pur qui réapparaissent parfois dans les spectacles de vaudeville raffinés.Et il n’y avait plus rien qui puisse jamais arriver à Pietro et Amouretta, pensa Maurice. Car pour l’un comme pour l’autre, leur histoire de jeunesse rayonnante était terminée. Pour Pietro, pas d’assaut audacieux contre le Prix de Rome ; pour Amouretta, aucune aventure de quelque sorte que ce soit, pas même ce moment culminant de la traîne de satin blanc et des petites filles aux fleurs à Saint Barnaby’s.

Maurice soupira en prenant une grande brosse plate et en la chargeant de peinture grise pour effacer la caricature. Quelques coups de pinceau vigoureux suffiraient. Mais il ne put s’y résoudre. Il recula comme s’il s’était blessé. Ou bien de jeunes mains l’avaient-elles repoussé ? Il y avait assurément quelque chose dans cette créature curieuse, brillante et insolente qui lui souriait — une sorte de signe ou de vestige de ce qui fut autrefois Amouretta — Amouretta qui avait lancé un baiser au monde, puis avait disparu. Et qui était-il, lui, le prospère Maurice Price, pour s’attaquer avec une peinture brutale au jeu de l’enfant Pietro ? Non, non, il ne pouvait pas faire cela. Ce n’était ni juste, ni sportif. Vivre et laisser vivre !
Il examina tous les autres panneaux, mais leurs formes et leurs dimensions n’étaient pas correctes. « Oh, bien, je m’en fiche complètement », mentit Maurice à lui-même. Il alluma une cigarette, mais le paysage se plaça entre lui et sa fumée. Il prit un exemplaire usé de « La Reine Margot », mais le paysage lui cachait Saint-Barthélemy. Il s’assit un instant dans la chaise vénitienne d’Anthony et se couvrit les yeux avec ses mains, mais entre ses yeux et ses mains, il ne voyait que le paysage miraculeux. Il se leva donc résolument, prit le panneau de son choix, celui d’Amouretta, et commença à peindre sur son côté intact. Une surface magnifiquement préparée se prêtait aussitôt à la volonté de l’artiste.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Et il n’y avait plus rien qui puisse jamais arriver à Pietro et Amouretta, pensa Maurice. Car pour l’un comme pour l’autre, leur histoire de jeunesse rayonnante était terminée. Pour Pietro, pas d’assaut audacieux contre le Prix de Rome ; pour Amouretta, aucune aventure de quelque sorte que ce soit, pas même ce moment culminant de la traîne de satin blanc et des petites filles aux fleurs à Saint Barnaby’s.
Maurice soupira en prenant une grande brosse plate et en la chargeant de peinture grise pour effacer la caricature. Quelques coups de pinceau vigoureux suffiraient. Mais il ne put s’y résoudre. Il recula comme s’il s’était blessé. Ou bien de jeunes mains l’avaient-elles repoussé ? Il y avait assurément quelque chose dans cette créature curieuse, brillante et insolente qui lui souriait — une sorte de signe ou de vestige de ce qui fut autrefois Amouretta — Amouretta qui avait lancé un baiser au monde, puis avait disparu. Et qui était-il, lui, le prospère Maurice Price, pour s’attaquer avec une peinture brutale au jeu de l’enfant Pietro ? Non, non, il ne pouvait pas faire cela. Ce n’était ni juste, ni sportif. Vivre et laisser vivre !
Il examina tous les autres panneaux, mais leurs formes et leurs dimensions n’étaient pas correctes. « Oh, bien, je m’en fiche complètement », mentit Maurice à lui-même. Il alluma une cigarette, mais le paysage se plaça entre lui et sa fumée. Il prit un exemplaire usé de « La Reine Margot », mais le paysage lui cachait Saint-Barthélemy. Il s’assit un instant dans la chaise vénitienne d’Anthony et se couvrit les yeux avec ses mains, mais entre ses yeux et ses mains, il ne voyait que le paysage miraculeux. Il se leva donc résolument, prit le panneau de son choix, celui d’Amouretta, et commença à peindre sur son côté intact. Une surface magnifiquement préparée se prêtait aussitôt à la volonté de l’artiste.“Au milieu de la mort, nous sommes en vie”, murmura-t-il. En bas, dans le verger, sa femme chantait des vieilles chansons françaises avec les enfants. “On y danse, on y danse! ” Même Maury junior, un garçon à la colonne vertébrale droite et peu enclin à s’exprimer par la chanson, surtout en langue étrangère, lançait un puissant “Tout en ronde! ”. Une demi-heure plus tôt, Maurice senior se tenait main dans la main avec sa femme, regardant vers le haut, vers la coupole fleurie d’un magnifique poirier, tout resplendissant de fleurs blanc-dorées, tout parfumé par leur encens, et musical grâce aux légions d’abeilles qui l’habitaient. Il savait exactement où trouver ces branches magiques dans son paysage; il reconnaissait leur blancheur voilée d’or, leur teinte rose garance. À gauche et à droite, la généreuse rivière répandait son argent en un défilé royal, mile après mile, sous la lumière du soleil de mai.
Ascutney, la grande montagne que tous les habitants des environs considéraient comme leur divinité tutélaire, avait choisi parmi ses myriades de manteaux celui qu’il pouvait revêtir pendant une heure ou deux, une teinte bleue envoûtante pour parodier le ciel lui-même. Souriant mais avertissant, il se confronta à Maurice, le distinguant des autres personnes, pour lui dire, d’une manière secrète et réconfortante, parler des générations d’hommes, ceux qui étaient partis et ceux qui devaient encore venir; oui, Ascutney s’adressa très sérieusement à Maurice, lui rappelant tout ce que, grâce à sa grande fortune en art et en vie, Maurice Price devait à ces générations et qu’il devait joyeusement leur rendre, en peignant cette scène lyrique du mieux qu’il le pouvait.
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
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“Au milieu de la mort, nous sommes en vie”, murmura-t-il. En bas, dans le verger, sa femme chantait des vieilles chansons françaises avec les enfants. “_On y danse, on y danse! _” Même Maury junior, un garçon à la colonne vertébrale droite et peu enclin à s’exprimer par la chanson, surtout en langue étrangère, lançait un puissant “_Tout en ronde! _”. Une demi-heure plus tôt, Maurice senior se tenait main dans la main avec sa femme, regardant vers le haut, vers la coupole fleurie d’un magnifique poirier, tout resplendissant de fleurs blanc-dorées, tout parfumé par leur encens, et musical grâce aux légions d’abeilles qui l’habitaient. Il savait exactement où trouver ces branches magiques dans son paysage; il reconnaissait leur blancheur voilée d’or, leur teinte rose garance. À gauche et à droite, la généreuse rivière répandait son argent en un défilé royal, mile après mile, sous la lumière du soleil de mai.
Ascutney, la grande montagne que tous les habitants des environs considéraient comme leur divinité tutélaire, avait choisi parmi ses myriades de manteaux celui qu’il pouvait revêtir pendant une heure ou deux, une teinte bleue envoûtante pour parodier le ciel lui-même. Souriant mais avertissant, il se confronta à Maurice, le distinguant des autres personnes, pour lui dire, d’une manière secrète et réconfortante, parler des générations d’hommes, ceux qui étaient partis et ceux qui devaient encore venir; oui, Ascutney s’adressa très sérieusement à Maurice, lui rappelant tout ce que, grâce à sa grande fortune en art et en vie, Maurice Price devait à ces générations et qu’il devait joyeusement leur rendre, en peignant cette scène lyrique du mieux qu’il le pouvait.“Génération après génération”, pensait Maurice, “mais plus Pietro ni la petite Amouretta.” Tremblant d’émotion, il voyait que la passion et le talent de ce lointain Maurice des années vingt n’avaient pas disparu. Alors comme maintenant, il possédait dans une large mesure le don artistique de multiplier sa personnalité lorsqu’il travaillait; sa conscience d’artiste s’élevait, sous de multiples formes, vers le ciel. Son cœur et son esprit débordant de la scène qu’il contemplait et qu’il créait, il était à la fois le Maurice qui n’avait pas besoin d’une palette de perles pour capturer la splendeur de ce panache de nuage doré aux bords violets au-dessus de la prairie, qui pouvait entendre les abeilles dans le verger, qui pouvait voir un oiseau indigo, comme un bijou, s’envoler de la broussaille de genêts; un Maurice dont tout l’être débordait de santé retrouvée, d’extase à peindre, de fierté pour Maury junior, d’amour pour la femme de sa vie, d’affection pour le bon vieux Jimmy Anthony, et pourtant un Maurice qui se souvenait vivement de ces enfants de la joie disparus, Pietro et Amouretta.
Pendant qu’il peignait, il souriait souvent, car de nombreuses personnes, vivantes et mortes, venaient se ranger à ses côtés, et c’était agréable de bavarder avec elles, sur cette colline fleurie. Oh! Lionardo, bien sûr, et Père Corot; Monet et Pissarro; son homonyme, Maurice Denis, le cher Thayer de Monadnock, et John Sargent, puisque lui aussi pouvait peindre des paysages, des portraits et des peintures murales! Et Whistler, assurément, même s’il parlait parfois beaucoup trop, interrompant avec un mépris certain Maurice alors qu’il expliquait à Lionardo comment notre chardonneret américain bat des ailes en chantant; ou bien se mêlant avec une blague piquante lorsque Maurice exposait à M. Monet ses raisons (avec tout le respect dû, Monsieur!) pour lesquelles il avait l’intention de peindre toute la journée ce même paysage, au lieu d’en commencer un autre dès que la lumière changerait.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 15 / 33
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“Génération après génération”, pensait Maurice, “mais plus Pietro ni la petite Amouretta.” Tremblant d’émotion, il voyait que la passion et le talent de ce lointain Maurice des années vingt n’avaient pas disparu. Alors comme maintenant, il possédait dans une large mesure le don artistique de multiplier sa personnalité lorsqu’il travaillait; sa conscience d’artiste s’élevait, sous de multiples formes, vers le ciel. Son cœur et son esprit débordant de la scène qu’il contemplait et qu’il créait, il était à la fois le Maurice qui n’avait pas besoin d’une palette de perles pour capturer la splendeur de ce panache de nuage doré aux bords violets au-dessus de la prairie, qui pouvait entendre les abeilles dans le verger, qui pouvait voir un oiseau indigo, comme un bijou, s’envoler de la broussaille de genêts; un Maurice dont tout l’être débordait de santé retrouvée, d’extase à peindre, de fierté pour Maury junior, d’amour pour la femme de sa vie, d’affection pour le bon vieux Jimmy Anthony, et pourtant un Maurice qui se souvenait vivement de ces enfants de la joie disparus, Pietro et Amouretta.
Pendant qu’il peignait, il souriait souvent, car de nombreuses personnes, vivantes et mortes, venaient se ranger à ses côtés, et c’était agréable de bavarder avec elles, sur cette colline fleurie. Oh! Lionardo, bien sûr, et Père Corot; Monet et Pissarro; son homonyme, Maurice Denis, le cher Thayer de Monadnock, et John Sargent, puisque lui aussi pouvait peindre des paysages, des portraits et des peintures murales! Et Whistler, assurément, même s’il parlait parfois beaucoup trop, interrompant avec un mépris certain Maurice alors qu’il expliquait à Lionardo comment notre chardonneret américain bat des ailes en chantant; ou bien se mêlant avec une blague piquante lorsque Maurice exposait à M. Monet ses raisons (avec tout le respect dû, Monsieur!) pour lesquelles il avait l’intention de peindre toute la journée ce même paysage, au lieu d’en commencer un autre dès que la lumière changerait.Quelques-uns de ses jeunes amis étaient également présents. On aurait dit que la moitié des soldats américains en tenue de camouflage avait fait son apparition : le petit Robert, sauvé de justesse cette sombre nuit à Beaumetz-les-Cambrai ; le jeune Harry, né au pied d’Ascutney — Harry, le sculpteur souriant, à côté de qui lui-même s’était tenu indemne, sur le champ de bataille près de Reims, quand un obus est arrivé, réduisant Harry à néant ; et le neveu d’Anthony aussi, ce peintre de portraits que la presse avait qualifié de « brillant avenir » — le jovial Charlie Anthony que lui-même, simple capitaine Price, sous ordre, avait sans le savoir envoyé à sa perte. Maurice s’était déjà habitué à la présence de ce garçon ; les dures réalités des rêves les avaient souvent rapprochés. De telles choses ne pouvaient être, et les hommes restaient muets.
Tout cela et bien davantage devaient être racontés dans le paysage miraculeux qu’il était en train de créer ; ce serait autrement malhonnête. Dans l’esprit, Harry, le souriant, et ses compagnons appartenaient à cette scène. Même M. Monet admettait sans aucun doute que ce point de vue existait aussi. Aucun de ces compagnons n’a manqué de comprendre pourquoi notre peintre n’avait pas effacé Amouretta, de Pietro. Aucun d’entre eux n’a été surpris quand, tout à coup, il leva les yeux de sa propre toile pour s’assurer que celle de Pietro était bien orientée et intacte après avoir été en contact avec l’échafaudage ; Maurice, pendant ce temps, riait pour lui et disait à voix haute : « Je ne m’en ferais pas de souci ! »
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Quelques-uns de ses jeunes amis étaient également présents. On aurait dit que la moitié des soldats américains en tenue de camouflage avait fait son apparition : le petit Robert, sauvé de justesse cette sombre nuit à Beaumetz-les-Cambrai ; le jeune Harry, né au pied d’Ascutney — Harry, le sculpteur souriant, à côté de qui lui-même s’était tenu indemne, sur le champ de bataille près de Reims, quand un obus est arrivé, réduisant Harry à néant ; et le neveu d’Anthony aussi, ce peintre de portraits que la presse avait qualifié de « brillant avenir » — le jovial Charlie Anthony que lui-même, simple capitaine Price, sous ordre, avait sans le savoir envoyé à sa perte. Maurice s’était déjà habitué à la présence de ce garçon ; les dures réalités des rêves les avaient souvent rapprochés. De telles choses ne pouvaient être, et les hommes restaient muets.
Tout cela et bien davantage devaient être racontés dans le paysage miraculeux qu’il était en train de créer ; ce serait autrement malhonnête. Dans l’esprit, Harry, le souriant, et ses compagnons appartenaient à cette scène. Même M. Monet admettait sans aucun doute que ce point de vue existait aussi. Aucun de ces compagnons n’a manqué de comprendre pourquoi notre peintre n’avait pas effacé Amouretta, de Pietro. Aucun d’entre eux n’a été surpris quand, tout à coup, il leva les yeux de sa propre toile pour s’assurer que celle de Pietro était bien orientée et intacte après avoir été en contact avec l’échafaudage ; Maurice, pendant ce temps, riait pour lui et disait à voix haute : « Je ne m’en ferais pas de souci ! »Les critiques ont déclaré plus tard que cette toile était le chef-d’œuvre de Price. Ils ont écrit sur la majestueuse dignité pourpre de sa montagne, l’intimité intérieure de son milieu d’image, l’audace joyeuse de son premier plan fleuri. Ils auraient pu découvrir, à coup sûr, rien qu’en regardant, que le tableau était peint sur du bois, et non sur de la toile ! Mais ils ne pouvaient pas savoir combien de Reims et de Beaumetz-les-Cambrai se dissimulaient parmi les ombres de l’esprit de Maurice lorsqu’il représenta Ascutney dans l’atmosphère de l’époque. Ils auraient été dépouillés de leur omniscience quotidienne s’ils avaient été conscients de tout ce que Pietro et Amouretta avaient apporté de leur courageuse jeunesse à ce premier plan souriant. Pardonnez-leur donc, s’il vous plaît, tout ce qui était erroné dans leurs écrits ; ils ne pouvaient pas tout savoir sur Maurice ; et après tout, ils ont fait une très bonne conjecture.

Cet été-là, Maurice peignit de nombreux autres paysages. Dans ce pays enchanteur, il y avait des cascades, des ruisseaux et des rochers, et il les représenta dans toute leur beauté, telle qu’il la percevait. Il y avait aussi une route enchantée sous des pins enchantés, où il vit un jour Paolo et Francesca se promener au crépuscule ; cela aussi fut consigné par écrit, pour être repris plus tard et joué avec pour le plus grand plaisir du cœur. Les rumeurs sur ses dernières œuvres atteignirent les galeries d’art. Les New-Yorkais connaissent bien ces galeries, qui parsèment l’avenue entre la Bibliothèque et la Plaza, et qui s’étendent même dans les rues secondaires où les loyers sont plus bas. Et la joyeuse rivalité entre l’artiste et le marchand, éternelle et variée (et peut-être guère raisonnable), comme la guerre entre les sexes, reprendrait avec une vigueur renouvelée à l’automne.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 17 / 33
# chapter_page: 17
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Les critiques ont déclaré plus tard que cette toile était le chef-d’œuvre de Price. Ils ont écrit sur la majestueuse dignité pourpre de sa montagne, l’intimité intérieure de son milieu d’image, l’audace joyeuse de son premier plan fleuri. Ils auraient pu découvrir, à coup sûr, rien qu’en regardant, que le tableau était peint sur du bois, et non sur de la toile ! Mais ils ne pouvaient pas savoir combien de Reims et de Beaumetz-les-Cambrai se dissimulaient parmi les ombres de l’esprit de Maurice lorsqu’il représenta Ascutney dans l’atmosphère de l’époque. Ils auraient été dépouillés de leur omniscience quotidienne s’ils avaient été conscients de tout ce que Pietro et Amouretta avaient apporté de leur courageuse jeunesse à ce premier plan souriant. Pardonnez-leur donc, s’il vous plaît, tout ce qui était erroné dans leurs écrits ; ils ne pouvaient pas tout savoir sur Maurice ; et après tout, ils ont fait une très bonne conjecture.
Cet été-là, Maurice peignit de nombreux autres paysages. Dans ce pays enchanteur, il y avait des cascades, des ruisseaux et des rochers, et il les représenta dans toute leur beauté, telle qu’il la percevait. Il y avait aussi une route enchantée sous des pins enchantés, où il vit un jour Paolo et Francesca se promener au crépuscule ; cela aussi fut consigné par écrit, pour être repris plus tard et joué avec pour le plus grand plaisir du cœur. Les rumeurs sur ses dernières œuvres atteignirent les galeries d’art. Les New-Yorkais connaissent bien ces galeries, qui parsèment l’avenue entre la Bibliothèque et la Plaza, et qui s’étendent même dans les rues secondaires où les loyers sont plus bas. Et la joyeuse rivalité entre l’artiste et le marchand, éternelle et variée (et peut-être guère raisonnable), comme la guerre entre les sexes, reprendrait avec une vigueur renouvelée à l’automne.Price avait reçu des lettres de l’Abingdon, du Buckminster, du Clarendon ; de l’As You Like It, même, ainsi que de Farintosh et de MacDuff. Le contenu de ces lettres était similaire ; leurs auteurs avaient entendu parler de ses paysages — une nouvelle orientation pour lui, n’est-ce pas ? Le public acheteur serait certainement intéressé, et serait-il disposé à exposer dans leurs galeries bien aménagées ? Ils seraient heureux de recevoir de ses nouvelles dès que possible. Price sourit et répondit par un refus.
En fait, il s’intéressait, non pas financièrement mais par sympathie, à une galerie qui ne lui avait adressé aucune lettre ; une petite galerie perdue quelque part, un modeste établissement au rez-de-chaussée et au mezzanine, qui gagnait lentement en notoriété et en popularité sous le nom de Court of New Departures. Il s’y intéressait parce que ce refuge pour l’originalité en art, au nom fantastique, était une entreprise commerciale (une entreprise qu’il fallait absolument faire réussir !) lancée par Hal Wrayne, un jeune cousin fougueux.
Le père de Hal avait toujours veillé à ce que son unique fils dispose de moyens suffisants pour se livrer à des farces inoffensives, à l’école comme à l’université ; et Hal lui-même, par nature et par éducation — le parfait comédien de la vie —, n’avait guère pris la peine de se demander où il allait, tellement il était joyeux, jusqu’à ce que, à la mort soudaine de son père, il se retrouve presque sans le sou, avec une épouse et une petite fille à nourrir, ainsi qu’une mère et une sœur qui avaient besoin de son aide.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 18 / 33
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Price avait reçu des lettres de l’Abingdon, du Buckminster, du Clarendon ; de l’As You Like It, même, ainsi que de Farintosh et de MacDuff. Le contenu de ces lettres était similaire ; leurs auteurs avaient entendu parler de ses paysages — une nouvelle orientation pour lui, n’est-ce pas ? Le public acheteur serait certainement intéressé, et serait-il disposé à exposer dans leurs galeries bien aménagées ? Ils seraient heureux de recevoir de ses nouvelles dès que possible. Price sourit et répondit par un refus.
En fait, il s’intéressait, non pas financièrement mais par sympathie, à une galerie qui ne lui avait adressé aucune lettre ; une petite galerie perdue quelque part, un modeste établissement au rez-de-chaussée et au mezzanine, qui gagnait lentement en notoriété et en popularité sous le nom de Court of New Departures. Il s’y intéressait parce que ce refuge pour l’originalité en art, au nom fantastique, était une entreprise commerciale (une entreprise qu’il fallait absolument _faire_ réussir !) lancée par Hal Wrayne, un jeune cousin fougueux.
Le père de Hal avait toujours veillé à ce que son unique fils dispose de moyens suffisants pour se livrer à des farces inoffensives, à l’école comme à l’université ; et Hal lui-même, par nature et par éducation — le parfait comédien de la vie —, n’avait guère pris la peine de se demander où il allait, tellement il était joyeux, jusqu’à ce que, à la mort soudaine de son père, il se retrouve presque sans le sou, avec une épouse et une petite fille à nourrir, ainsi qu’une mère et une sœur qui avaient besoin de son aide.Mais Hal n’avait pas totalement renoncé à l’esprit comique, même lorsqu’il observait les nuages à l’horizon. La guerre avait mis fin à sa dernière année d’études de droit, mais il savait assez pour comprendre que, dans ses jeunes mains, le droit ne serait qu’un maigre moyen de subsistance pour cinq personnes, dont quatre portaient des jupes. Il avait aussi étudié l’art, ayant été très proche de son cousin Maurice, qui l’avait laissé jouer dans son atelier pendant un été ; en effet, étant intelligent et polyvalent, Hal avait peint, sous la critique de Maurice, une série de bordures ornées de guirlandes pour adoucir l’austérité de certaines décorations de palais de justice, et avait ainsi réellement gagné de l’argent en travaillant comme assistant de peintre. Mais un mois passé à peindre des fresques ne fait pas une carrière, constata Hal Wrayne.
L’art était encore moins susceptible que le droit de subvenir, d’emblée, aux besoins de son « petit quatuor de jupettes », comme il appelait affectueusement ses dépendants, dont les âges variaient de cinq mois à cinquante-cinq ans. Que faire ? Il lui vint soudain à l’esprit qu’il pourrait trouver un juste milieu en ouvrant une galerie d’art.
« Les galeries d’art de nos jours, » disait le jeune Hal, « doivent avoir quelque chose de spécial. Du moins, les nouvelles le font. Vous savez : l’effet de surprise, la variété, l’épice de la vie, le dernier cri en quelque sorte. Ce peu que je sais du droit me montrera jusqu’où je peux aller sans être arrêté pour excès de vitesse ; et ce peu que je sais de l’art, si je le répartis suffisamment finement, devrait me permettre d’aller assez loin. »
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 19 / 33
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Mais Hal n’avait pas totalement renoncé à l’esprit comique, même lorsqu’il observait les nuages à l’horizon. La guerre avait mis fin à sa dernière année d’études de droit, mais il savait assez pour comprendre que, dans ses jeunes mains, le droit ne serait qu’un maigre moyen de subsistance pour cinq personnes, dont quatre portaient des jupes. Il avait aussi étudié l’art, ayant été très proche de son cousin Maurice, qui l’avait laissé jouer dans son atelier pendant un été ; en effet, étant intelligent et polyvalent, Hal avait peint, sous la critique de Maurice, une série de bordures ornées de guirlandes pour adoucir l’austérité de certaines décorations de palais de justice, et avait ainsi réellement gagné de l’argent en travaillant comme assistant de peintre. Mais un mois passé à peindre des fresques ne fait pas une carrière, constata Hal Wrayne.
L’art était encore moins susceptible que le droit de subvenir, d’emblée, aux besoins de son « petit quatuor de jupettes », comme il appelait affectueusement ses dépendants, dont les âges variaient de cinq mois à cinquante-cinq ans. Que faire ? Il lui vint soudain à l’esprit qu’il pourrait trouver un juste milieu en ouvrant une galerie d’art.
« Les galeries d’art de nos jours, » disait le jeune Hal, « doivent avoir quelque chose de spécial. Du moins, les nouvelles le font. Vous savez : l’effet de surprise, la variété, l’épice de la vie, le _dernier cri_ en quelque sorte. Ce peu que je sais du droit me montrera jusqu’où je peux aller sans être arrêté pour excès de vitesse ; et ce peu que je sais de l’art, si je le répartis suffisamment finement, devrait me permettre d’aller assez loin. »Maurice Price secoua la tête. Honnêtement, il ne voyait rien de particulier là-dedans, ni pour Hal ni pour son quatuor. Pourtant, Hal regardait autour de lui avec courage, la tête haute, matin et soir. Il trouva une vieille écurie avec un grenier, dans les East Fifties, et remodela énergiquement le bâtiment en une cour avec de minuscules galeries à l’étage, décorant la cour, l’escalier et les pièces dans un style quelque peu désordonné, avec des résultats qui rappelaient à la fois sa propre chambre à l’université et l’atelier de son cousin. Pour son premier spectacle, il disposa de plusieurs esquisses énigmatiques de Lituanie, peintes avec ces couleurs paysannes si vives qui attirent les civilisations blasées.
Il y avait aussi quelques affiches inédites et plutôt inhabituelles d’un ami français de Hal, dans le besoin ; et, par une grande chance, il avait obtenu toute une série des célèbres compositions paysagères de Harriet Higsbee, réalisées en linoléum découpé. (Vous vous rappelez Harriet à Paris ? Comment elle ne lavait jamais ses pinceaux, ni quoi que ce soit d’ailleurs ?) Entre les affiches, les œuvres lituaniennes et le linoléum, la Cour des Nouveaux Départs commençait modestement à tenir ses promesses, avant même que Hal, dans un accès d’inspiration, n’arrange sur l’escalier sa propre collection privée de sculptures humoristiques en métaux bas, parmi lesquelles un certain éléphant vert ironique garanti de faire sourire à nouveau le mortel le plus triste.
“Vous voyez,” expliqua-t-il au perplexe Maurice, “je veux que le ton de ce repaire soit à la fois romantique, réaliste, humoristique et ironique. Je crois que j’ai tout réussi, maintenant.” Maurice soupira en aidant son cousin à accrocher une paire de belles tapisseries, prêtées par la mère de confiance de Hal. “Pour attirer les veuves,” dit Hal.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Maurice Price secoua la tête. Honnêtement, il ne voyait rien de particulier là-dedans, ni pour Hal ni pour son quatuor. Pourtant, Hal regardait autour de lui avec courage, la tête haute, matin et soir. Il trouva une vieille écurie avec un grenier, dans les East Fifties, et remodela énergiquement le bâtiment en une cour avec de minuscules galeries à l’étage, décorant la cour, l’escalier et les pièces dans un style quelque peu désordonné, avec des résultats qui rappelaient à la fois sa propre chambre à l’université et l’atelier de son cousin. Pour son premier spectacle, il disposa de plusieurs esquisses énigmatiques de Lituanie, peintes avec ces couleurs paysannes si vives qui attirent les civilisations blasées.
Il y avait aussi quelques affiches inédites et plutôt inhabituelles d’un ami français de Hal, dans le besoin ; et, par une grande chance, il avait obtenu toute une série des célèbres compositions paysagères de Harriet Higsbee, réalisées en linoléum découpé. (Vous vous rappelez Harriet à Paris ? Comment elle ne lavait jamais ses pinceaux, ni quoi que ce soit d’ailleurs ?) Entre les affiches, les œuvres lituaniennes et le linoléum, la Cour des Nouveaux Départs commençait modestement à tenir ses promesses, avant même que Hal, dans un accès d’inspiration, n’arrange sur l’escalier sa propre collection privée de sculptures humoristiques en métaux bas, parmi lesquelles un certain éléphant vert ironique garanti de faire sourire à nouveau le mortel le plus triste.
“Vous voyez,” expliqua-t-il au perplexe Maurice, “je veux que le ton de ce repaire soit à la fois romantique, réaliste, humoristique et ironique. Je crois que j’ai tout réussi, maintenant.” Maurice soupira en aidant son cousin à accrocher une paire de belles tapisseries, prêtées par la mère de confiance de Hal. “Pour attirer les veuves,” dit Hal.Si étrange que cela puisse paraître aux yeux du vieil homme, les veuves étaient réellement attirées par cette proposition. Après tout, on ne sait jamais ; les veuves ne sont pas à l’abri de telles tentations. Grâce à une présentation judicieuse, pièce par pièce (une idée japonaise, empruntée par Hal à « Le Livre du Thé »), de nombreux objets précieux, sauvés des ruines des fortunes Wrayne, furent écoulés à d’excellents prix ; et avant la fin de l’année, le jeune homme avait réussi à vendre à ses amis de l’université, et à leurs amis, un bon nombre de petits tableaux, d’études et de croquis, pour la plupart réalisés dans le nouveau style, quel qu’il soit. Son « quatuor de jupes », loin d’être un fardeau, constituait, selon ses affirmations catégoriques, « un atout de premier ordre ». Sa sœur Dodo avait un don exceptionnel pour transformer un simple drap de marché en une création évoquant un palais des Doges.
Elle et sa femme organisaient ces charmants goûters qui, sous la présidence de sa mère, avec son authentique allure de « belle Marquise », faisaient paraître tout, de ces étranges esquisses lituaniennes aux propres maquettes de décors de théâtre de Hal, parfaitement commercialisable et artistique. La prospérité était tout proche ; et la seule particularité résidait dans le fait que Hal commençait à avoir des idéaux. « Pas de bazar, ma chère », avertissait-il l’entreprenante Dodo. « Pas de Greenwich Village chez moi ! J’ai l’intention de diriger une galerie digne d’une clientèle raffinée, et je ne veux pas que mes clients aient l’impression de fréquenter un bidonville, juste parce que je les tiens au courant des grands nouveaux mouvements artistiques. »
Maurice Price observait, fasciné par le spectacle du début de carrière de son jeune parent, dans un domaine qui n’était ni le droit ni l’art, et pourtant qui lui avait été suggéré par ses modestes connaissances dans ces deux domaines.
« Pourquoi ne m’enverrais-tu pas quelques-unes de tes créations ? », demanda hardiment le jeune homme à Maurice. « Elles se vendraient comme des petits pains, mélangées à mes propres œuvres. »
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 21 / 33
# chapter_page: 21
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Si étrange que cela puisse paraître aux yeux du vieil homme, les veuves étaient réellement attirées par cette proposition. Après tout, on ne sait jamais ; les veuves ne sont pas à l’abri de telles tentations. Grâce à une présentation judicieuse, pièce par pièce (une idée japonaise, empruntée par Hal à « Le Livre du Thé »), de nombreux objets précieux, sauvés des ruines des fortunes Wrayne, furent écoulés à d’excellents prix ; et avant la fin de l’année, le jeune homme avait réussi à vendre à ses amis de l’université, et à leurs amis, un bon nombre de petits tableaux, d’études et de croquis, pour la plupart réalisés dans le nouveau style, quel qu’il soit. Son « quatuor de jupes », loin d’être un fardeau, constituait, selon ses affirmations catégoriques, « un atout de premier ordre ». Sa sœur Dodo avait un don exceptionnel pour transformer un simple drap de marché en une création évoquant un palais des Doges.
Elle et sa femme organisaient ces charmants goûters qui, sous la présidence de sa mère, avec son authentique allure de « belle Marquise », faisaient paraître tout, de ces étranges esquisses lituaniennes aux propres maquettes de décors de théâtre de Hal, parfaitement commercialisable et artistique. La prospérité était tout proche ; et la seule particularité résidait dans le fait que Hal commençait à avoir des idéaux. « Pas de bazar, ma chère », avertissait-il l’entreprenante Dodo. « Pas de Greenwich Village chez moi ! J’ai l’intention de diriger une galerie digne d’une clientèle raffinée, et je ne veux pas que mes clients aient l’impression de fréquenter un bidonville, juste parce que je les tiens au courant des grands nouveaux mouvements artistiques. »
Maurice Price observait, fasciné par le spectacle du début de carrière de son jeune parent, dans un domaine qui n’était ni le droit ni l’art, et pourtant qui lui avait été suggéré par ses modestes connaissances dans ces deux domaines.
« Pourquoi ne m’enverrais-tu pas quelques-unes de tes créations ? », demanda hardiment le jeune homme à Maurice. « Elles se vendraient comme des petits pains, mélangées à mes propres œuvres. »Et Maurice, plein de bonne volonté, avait répondu : « Peut-être que je le ferai, si je peux trouver quelques petites choses peu coûteuses qui pourraient plaire à tes clients. »

« Pas question ! », rétorqua Hal. « Ne vois-tu pas, cher Price-des-Grandes-Perles, que mon « quatuor de jupes » et moi devons vivre de mes trente pour cent ? Je ne veux pas de tes petites choses peu coûteuses ! Je veux tes chefs-d’œuvre, les plus coûteux possible. Parie que je pourrai les vendre pour toi aussi, aussi facilement que Farintosh ou MacDuff. Le fait que tu sois académicien ne me gêne pas du tout ! »
Maurice rougit, non pas tant parce qu’il était académicien, mais parce qu’il se rendit soudain coupable d’un manque d’imagination à l’égard de son cousin.
“Dis, Maury, réfléchis ! Qui crois-tu que je sois, au fait ? Penses-tu que je veuille perpétuer une entreprise aussi étrange que celle-ci ? Ce n’est pas seulement ma commission que j’ai en tête quand je te demande de me fournir tes meilleurs articles ! Ma plus jeune fille va grandir, et il y en aura peut-être d’autres. Des pantalons, aussi — qui sait ? Je ne voudrais pas qu’il, et eux, me voient passer mes journées dans un numéro de cirque aussi fou et risqué que celui-ci !” Son geste englobait l’éléphant vert émeraude, qui n’avait pas encore été acheté et commençait à se décoller un peu au bout du bec. “J’adore ce métier d’art — je l’adore vraiment. Mais je veux le pratiquer d’une manière que quelqu’un comme toi approuverait, respecterait et trouverait enthousiasmante !”
“Tu sais,” répondit Maurice, pensif, “je commence à penser que c’est exactement ce que tu fais, aussi vite que tu peux !” Il répandit un peu de cendres de cigare sur le tapis et les écrasa soigneusement du pied, signe toujours révélateur d’émotion chez Price-of-Great-Pearls. Et les deux hommes se séparèrent, bien contents l’un de l’autre et d’eux-mêmes.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
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Et Maurice, plein de bonne volonté, avait répondu : « Peut-être que je le ferai, si je peux trouver quelques petites choses peu coûteuses qui pourraient plaire à tes clients. »
« Pas question ! », rétorqua Hal. « Ne vois-tu pas, cher Price-des-Grandes-Perles, que mon « quatuor de jupes » et moi devons _vivre_ de mes trente pour cent ? Je ne veux pas de tes petites choses peu coûteuses ! Je veux tes chefs-d’œuvre, les plus coûteux possible. Parie que je pourrai les vendre pour toi aussi, aussi facilement que Farintosh ou MacDuff. Le fait que tu sois académicien ne me gêne pas du tout ! »
Maurice rougit, non pas tant parce qu’il était académicien, mais parce qu’il se rendit soudain coupable d’un manque d’imagination à l’égard de son cousin.
“Dis, Maury, réfléchis ! Qui crois-tu que je sois, au fait ? Penses-tu que je veuille perpétuer une entreprise aussi étrange que celle-ci ? Ce n’est pas seulement ma commission que j’ai en tête quand je te demande de me fournir tes meilleurs articles ! Ma plus jeune fille va grandir, et il y en aura peut-être d’autres. Des pantalons, aussi — qui sait ? Je ne voudrais pas qu’il, et eux, me voient passer mes journées dans un numéro de cirque aussi fou et risqué que celui-ci !” Son geste englobait l’éléphant vert émeraude, qui n’avait pas encore été acheté et commençait à se décoller un peu au bout du bec. “J’adore ce métier d’art — je l’adore vraiment. Mais je veux le pratiquer d’une manière que quelqu’un comme toi approuverait, respecterait et trouverait enthousiasmante !”
“Tu sais,” répondit Maurice, pensif, “je commence à penser que c’est exactement ce que tu fais, aussi vite que tu peux !” Il répandit un peu de cendres de cigare sur le tapis et les écrasa soigneusement du pied, signe toujours révélateur d’émotion chez Price-of-Great-Pearls. Et les deux hommes se séparèrent, bien contents l’un de l’autre et d’eux-mêmes.C’est pourquoi Maurice, en passant en revue le travail de ce bon été, avait décidé, malgré son titre d’académicien, d’envoyer à la Cour des Nouveaux Départs son paysage le plus aimé. Farintosh devait avoir le reste. Tous ces tableaux étaient de très bonne qualité ; il le savait. Mais aucun d’entre eux, ni pour ses amis artistes ni pour lui-même, ne surpassait en charme et en ampleur ce tableau du sud, celui d’Ascutney, peint avec les matériaux d’Anthony. À première vue, il semblait une peinture exaltée, extatique, mais un second regard révélait une multitude de gris délicieux et vivants ; parsemés de rosée ou touchés par des larmes, qui pouvait le dire ? Maurice savait qu’il n’avait jamais auparavant mis autant de lui-même dans aucun tableau. C’était du pur Price, assurément ! Il se le disait lui-même, avec une passionnée certitude.
Il savait, il savait que, plus que tout ce qu’il avait peint auparavant, ce tableau le montrait dans sa meilleure version, intellectuellement et émotionnellement ; il révélait l’homme, et toute la maîtrise qu’il avait sur sa vie et son époque ; et accessoirement, sa technique aussi, chose à ne pas mépriser au milieu de considérations plus vastes. Oui, la perle parmi ses tableaux ! Il sourit, se souvenant de son surnom.
Et le bijou avait un cadre digne de lui. À sa grande joie, il avait découvert parmi les collines un vieil homme français, cultivant son jardin — un fabricant de cadres qui avait longtemps travaillé avec Chartier. Imaginez donc ! Un homme qui non seulement pouvait sculpter à la perfection les moulures délicatement soignées désirées par Maurice Price, mais qui savait aussi véritablement dorer, selon l’ancienne et fiable méthode ! De telles trouvailles font que la vie vaut la peine d’être vécue. Le cadre du Français était un chef-d’œuvre, déclara Maurice. Il l’envoya, à l’avance, à la Cour des Nouveaux Départs ; il estimait qu’il pourrait y avoir une influence élevant. Mais il garda le paysage auprès de lui, par pure joie de sa présence, jusqu’au dernier moment. Parfois, quand il le rangeait le soir, hors de portée des voleurs et autres insectes, il regardait Amouretta, au dos du panneau, et se demandait.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 23 / 33
# chapter_page: 23
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C’est pourquoi Maurice, en passant en revue le travail de ce bon été, avait décidé, malgré son titre d’académicien, d’envoyer à la Cour des Nouveaux Départs son paysage le plus aimé. Farintosh devait avoir le reste. Tous ces tableaux étaient de très bonne qualité ; il le savait. Mais aucun d’entre eux, ni pour ses amis artistes ni pour lui-même, ne surpassait en charme et en ampleur ce tableau du sud, celui d’Ascutney, peint avec les matériaux d’Anthony. À première vue, il semblait une peinture exaltée, extatique, mais un second regard révélait une multitude de gris délicieux et vivants ; parsemés de rosée ou touchés par des larmes, qui pouvait le dire ? Maurice savait qu’il n’avait jamais auparavant mis autant de lui-même dans aucun tableau. C’était du pur Price, assurément ! Il se le disait lui-même, avec une passionnée certitude.
Il savait, il savait que, plus que tout ce qu’il avait peint auparavant, ce tableau le montrait dans sa meilleure version, intellectuellement et émotionnellement ; il révélait l’homme, et toute la maîtrise qu’il avait sur sa vie et son époque ; et accessoirement, sa technique aussi, chose à ne pas mépriser au milieu de considérations plus vastes. Oui, la perle parmi ses tableaux ! Il sourit, se souvenant de son surnom.
Et le bijou avait un cadre digne de lui. À sa grande joie, il avait découvert parmi les collines un vieil homme français, cultivant son jardin — un fabricant de cadres qui avait longtemps travaillé avec Chartier. Imaginez donc ! Un homme qui non seulement pouvait sculpter à la perfection les moulures délicatement soignées désirées par Maurice Price, mais qui savait aussi véritablement dorer, selon l’ancienne et fiable méthode ! De telles trouvailles font que la vie vaut la peine d’être vécue. Le cadre du Français était un chef-d’œuvre, déclara Maurice. Il l’envoya, à l’avance, à la Cour des Nouveaux Départs ; il estimait qu’il pourrait y avoir une influence élevant. Mais il garda le paysage auprès de lui, par pure joie de sa présence, jusqu’au dernier moment. Parfois, quand il le rangeait le soir, hors de portée des voleurs et autres insectes, il regardait Amouretta, au dos du panneau, et se demandait.Mais il n’avait aucune envie de faire disparaître cette étrange ressemblance. Elle faisait partie intégrante de l’œuvre — il y avait quelque chose là aussi — Il la laissa là, tout comme Pietro au cœur joyeux l’avait laissée, jusqu’à ce qu’un autre farceur s’attaque à la signature, n’épargnant que le nom Price.
Dans la Cour des Nouveaux Départs, Hal Wrayne attendait cette peinture. Maurice avait écrit, avec concision, au sujet de ses nouvelles aventures en peinture, cet été-là ; il avait ajouté que ce qu’il allait envoyer était « la perle de toute la collection ». Selon Maurice, tous ses nouveaux tableaux représentaient des nouveautés. Cependant, il croyait sincèrement que celui-ci, la perle ! renfermait, dans son inspiration, quelque chose à la fois plus profond et plus frais que ce que les autres pouvaient offrir. Il n’était pas nécessaire de mentionner ce fait à Farintosh, bien sûr ; car il avait décidé de laisser Farintosh exposer tout sauf la perle. C’était donc Maurice, à moitié en plaisantant et à cent pour cent sérieusement. Hal était jubilant. Il ne savait pas si la perle était un portrait ou un fragment d’une décoration. Qu’importait cela ? Une perle est une perle. Quand le cadre arriva, il reconnut sa beauté et dansa de joie.
Il chargea Dodo de garder l’œil ouvert pour trouver un reste harmonisant.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
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Mais il n’avait aucune envie de faire disparaître cette étrange ressemblance. Elle faisait partie intégrante de l’œuvre — il y avait quelque chose là aussi — Il la laissa là, tout comme Pietro au cœur joyeux l’avait laissée, jusqu’à ce qu’un autre farceur s’attaque à la signature, n’épargnant que le nom Price.
Dans la Cour des Nouveaux Départs, Hal Wrayne attendait cette peinture. Maurice avait écrit, avec concision, au sujet de ses nouvelles aventures en peinture, cet été-là ; il avait ajouté que ce qu’il allait envoyer était « la perle de toute la collection ». Selon Maurice, tous ses nouveaux tableaux représentaient des nouveautés. Cependant, il croyait sincèrement que celui-ci, la perle ! renfermait, dans son inspiration, quelque chose à la fois plus profond et plus frais que ce que les autres pouvaient offrir. Il n’était pas nécessaire de mentionner ce fait à Farintosh, bien sûr ; car il avait décidé de laisser Farintosh exposer tout sauf la perle. C’était donc Maurice, à moitié en plaisantant et à cent pour cent sérieusement. Hal était jubilant. Il ne savait pas si la perle était un portrait ou un fragment d’une décoration. Qu’importait cela ? Une perle est une perle. Quand le cadre arriva, il reconnut sa beauté et dansa de joie.
Il chargea Dodo de garder l’œil ouvert pour trouver un reste harmonisant.À cette époque, il employait un grand et long Allemand, droit comme un bâton, corps et âme ; un homme dont les services valaient réellement plus que ce que Hal pouvait se permettre de payer, mais qui avait néanmoins supplié de rester, car il était heureux à la Cour des Nouveaux Départs et avait été malheureux ailleurs. Il se faisait appeler le famulus et s’était rendu très sympathique. Hal décida que, lorsque la perle parmi les tableaux arriverait enfin, le famulus, qui était parfait pour de telles tâches, la déballerait, la placerait dans son cadre et la pendrait à l’endroit d’honneur, afin qu’il puisse lui-même la contempler de façon inattendue, depuis l’autre bout de la pièce. Il expliqua soigneusement au famulus que cette peinture, venue des montagnes, représentait une nouveauté d’un artiste très grand, et qu’il voulait lui-même la voir comme un acheteur pourrait la voir ; avec un œil neuf, ne vous y trompez pas !
Justement pour l’effet global, pour ainsi dire, et afin d’éviter que son esprit ne soit embrouillé par une multitude de petites impressions, comme cela se produirait assurément s’il la sortait lui-même de la boîte et s’affairait avec le montage. Il restait quelque chose du garçon et du comédien en Hal, vous voyez bien. Le famulus, qui avait vu et entendu des choses étranges dans le monde de l’art et auprès des hommes, ici et à l’étranger, hocha la tête avec sagesse. Il comprenait.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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À cette époque, il employait un grand et long Allemand, droit comme un bâton, corps et âme ; un homme dont les services valaient réellement plus que ce que Hal pouvait se permettre de payer, mais qui avait néanmoins supplié de rester, car il était heureux à la Cour des Nouveaux Départs et avait été malheureux ailleurs. Il se faisait appeler le famulus et s’était rendu très sympathique. Hal décida que, lorsque la perle parmi les tableaux arriverait enfin, le famulus, qui était parfait pour de telles tâches, la déballerait, la placerait dans son cadre et la pendrait à l’endroit d’honneur, afin qu’il puisse lui-même la contempler de façon inattendue, depuis l’autre bout de la pièce. Il expliqua soigneusement au famulus que cette peinture, venue des montagnes, représentait une nouveauté d’un artiste très grand, et qu’il voulait lui-même la voir comme un acheteur pourrait la voir ; avec un œil neuf, ne vous y trompez pas !
Justement pour l’effet global, pour ainsi dire, et afin d’éviter que son esprit ne soit embrouillé par une multitude de petites impressions, comme cela se produirait assurément s’il la sortait lui-même de la boîte et s’affairait avec le montage. Il restait quelque chose du garçon et du comédien en Hal, vous voyez bien. Le famulus, qui avait vu et entendu des choses étranges dans le monde de l’art et auprès des hommes, ici et à l’étranger, hocha la tête avec sagesse. Il comprenait.Pourtant, après avoir déballé le tableau, il ne savait guère de quel côté il valait mieux le montrer, dans ce cadre dont la facture avait déjà été soigneusement examinée par lui. Dans son orgueil bienveillant, il ne souhaitait pas demander conseil à son employeur. À ses yeux, le paysage semblait plus beau que la dame ! En revanche, M. Wrayne avait parlé de l’œuvre de ce grand artiste comme d’une nouvelle voie ; assurément, c’était bien la dame, et non le paysage, qui correspondait à cette description ! Ah ! Le monde était devenu bien confus, de nos jours. Personne ne savait plus ce qu’était la beauté. En tournant l’image lumineuse de la dame çà et là, il remarqua une signature : Price. Oui, cela réglait la question ; Price était le nom dont M. Wrayne avait parlé, à maintes reprises déjà.
Soupirant à la disparition de l’ancien régime en art comme dans la vie, le domestique allemand encadra l’« étude » « fausse » du garçon italien, représentant la jeune Irlandaise, dans le cadre impeccable du Français, et plaça le tableau à l’endroit d’honneur, pour que les riches Américains puissent le voir.
Même à son « quatuor de jupons », Hal Wrayne n’avait jamais révélé ses véritables sentiments lorsqu’il s’était assis à la place de l’acheteur, pour appréhender soudainement, « en une seule impression », l’effet de la nouvelle voie de Maurice. Il ne savait pas lui-même quels étaient ses véritables sentiments. Il avait autrefois eu un certain goût, se disait-il, une certaine formation ; mais ceux-ci avaient été réduits à néant par certaines de ses récentes prouesses en matière de ventes. Plus d’une fois, ces derniers temps, il avait éprouvé la vive angoisse d’une âme sincère qui ne sait pas si elle ment ou non.
« C’est à quoi une entreprise comme celle-ci conduit un homme, » méditait Hal. « D’abord, à la malhonnêteté intellectuelle, en d’autres termes, à l’aveuglement ; puis, à la cécité totale de l’œil de l’esprit. »
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Pourtant, après avoir déballé le tableau, il ne savait guère de quel côté il valait mieux le montrer, dans ce cadre dont la facture avait déjà été soigneusement examinée par lui. Dans son orgueil bienveillant, il ne souhaitait pas demander conseil à son employeur. À ses yeux, le paysage semblait plus beau que la dame ! En revanche, M. Wrayne avait parlé de l’œuvre de ce grand artiste comme d’une nouvelle voie ; assurément, c’était bien la dame, et non le paysage, qui correspondait à cette description ! Ah ! Le monde était devenu bien confus, de nos jours. Personne ne savait plus ce qu’était la beauté. En tournant l’image lumineuse de la dame çà et là, il remarqua une signature : Price. Oui, cela réglait la question ; Price était le nom dont M. Wrayne avait parlé, à maintes reprises déjà.
Soupirant à la disparition de l’ancien régime en art comme dans la vie, le domestique allemand encadra l’« étude » « fausse » du garçon italien, représentant la jeune Irlandaise, dans le cadre impeccable du Français, et plaça le tableau à l’endroit d’honneur, pour que les riches Américains puissent le voir.
Même à son « quatuor de jupons », Hal Wrayne n’avait jamais révélé ses véritables sentiments lorsqu’il s’était assis à la place de l’acheteur, pour appréhender soudainement, « en une seule impression », l’effet de la nouvelle voie de Maurice. Il ne savait pas lui-même quels étaient ses véritables sentiments. Il avait autrefois eu un certain goût, se disait-il, une certaine formation ; mais ceux-ci avaient été réduits à néant par certaines de ses récentes prouesses en matière de ventes. Plus d’une fois, ces derniers temps, il avait éprouvé la vive angoisse d’une âme sincère qui ne sait pas si elle ment ou non.
« C’est à quoi une entreprise comme celle-ci conduit un homme, » méditait Hal. « D’abord, à la malhonnêteté intellectuelle, en d’autres termes, à l’aveuglement ; puis, à la cécité totale de l’œil de l’esprit. »
Le regard bleu et vif d’Amouretta le déconfit. Cette jeune fille aux perles était-elle vraiment une Price — une Price d’une inspiration plus profonde et plus fraîche que celle que l’on pouvait discerner chez ces Prices que le grand Farintosh allait bientôt présenter sur l’Avenue ? Il n’en pouvait croire ses yeux. Et pourtant, la signature était là. Elle ne ressemblait pas à la signature habituelle de Maurice ; mais alors, rien chez Maurice n’était habituel. Une nouvelle voie, assurément ! L’esprit de Hal faiblit.
“Ils disaient toujours que Maurice Price pouvait peindre n’importe quoi, de n’importe quelle manière ; mais là, je suis coincé. Et ça me cause vraiment des douleurs partout dans le corps quand j’essaie d’apprécier ça. Peut-être qu’il y a quelque chose dans l’un de ces yeux qui me touche, d’une certaine façon. Y a-t-il quelque chose, ou pas ? Si c’est le cas, je ne sais pas du tout si c’est l’œil le plus proche ou celui qui est plus éloigné !” Toujours jouant le rôle d’un acheteur, Hal se tortillait sur son siège, un faux meuble ancien de la Renaissance, délaissé par Maurice.
Hal était toujours impeccablement habillé. Quoi qu’il arrive, il avait toujours conservé son allure de pourpre et de fin lin. Jamais un matin sans une fleur blanche dans son boutonnière ; et jour après jour, ses cheveux blonds, éternellement ébouriffés, étaient tout ce qui le sauvait de l’apparence d’un dandy. Mais là ! On aurait eu pitié de lui si on l’avait trouvé courbé dans son faux trône, sa cigarette penchée sur ses lèvres, et sa fleur de cassis abandonnée sur le parquet. Si le sort lui avait accordé dix secondes de plus, il se serait redressé. Trop tard ! M. William Saltonstall venait d’entrer dans la galerie. Le dirigeant de la Cour des Nouveaux Départs dut faire un gros effort pour se reprendre et retrouver son agréable vivacité. Il fallait pourtant le faire ; M. Saltonstall était un client trop important pour être perdu.
Hal se leva d’un bond, jeta la fleur de cassis sous le trône, et avec elle mit de côté, pour l’instant, son problème du vrai et du faux en art, comme s’il s’agissait d’un vêtement encombrant qui l’alourdirait dans une course...
IV
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Le regard bleu et vif d’Amouretta le déconfit. Cette jeune fille aux perles était-elle vraiment une Price — une Price d’une inspiration plus profonde et plus fraîche que celle que l’on pouvait discerner chez ces Prices que le grand Farintosh allait bientôt présenter sur l’Avenue ? Il n’en pouvait croire ses yeux. Et pourtant, la signature était là. Elle ne ressemblait pas à la signature habituelle de Maurice ; mais alors, rien chez Maurice n’était habituel. Une nouvelle voie, assurément ! L’esprit de Hal faiblit.
“Ils disaient toujours que Maurice Price pouvait peindre n’importe quoi, de n’importe quelle manière ; mais là, je suis coincé. Et ça me cause vraiment des douleurs partout dans le corps quand j’essaie d’apprécier ça. Peut-être qu’il y a quelque chose dans l’un de ces yeux qui me touche, d’une certaine façon. Y a-t-il quelque chose, ou pas ? Si c’est le cas, je ne sais pas du tout si c’est l’œil le plus proche ou celui qui est plus éloigné !” Toujours jouant le rôle d’un acheteur, Hal se tortillait sur son siège, un faux meuble ancien de la Renaissance, délaissé par Maurice.
Hal était toujours impeccablement habillé. Quoi qu’il arrive, il avait toujours conservé son allure de pourpre et de fin lin. Jamais un matin sans une fleur blanche dans son boutonnière ; et jour après jour, ses cheveux blonds, éternellement ébouriffés, étaient tout ce qui le sauvait de l’apparence d’un dandy. Mais là ! On aurait eu pitié de lui si on l’avait trouvé courbé dans son faux trône, sa cigarette penchée sur ses lèvres, et sa fleur de cassis abandonnée sur le parquet. Si le sort lui avait accordé dix secondes de plus, il se serait redressé. Trop tard ! M. William Saltonstall venait d’entrer dans la galerie. Le dirigeant de la Cour des Nouveaux Départs dut faire un gros effort pour se reprendre et retrouver son agréable vivacité. Il fallait pourtant le faire ; M. Saltonstall était un client trop important pour être perdu.
Hal se leva d’un bond, jeta la fleur de cassis sous le trône, et avec elle mit de côté, pour l’instant, son problème du vrai et du faux en art, comme s’il s’agissait d’un vêtement encombrant qui l’alourdirait dans une course...
IVLe lendemain, Maurice Price, en train de faire ses bagages pour retourner en ville à temps pour les élections de novembre, était perplexe devant un télégramme de son cousin désorganisé. Que pouvait bien cela signifier ? Dans les télégrammes, si ce n’est dans aucune autre forme de composition, le jeune homme avait recours à la ponctuation ; il estimait que les points donnaient de la clarté, une idée qu’il avait acquise en travaillant pour le gouvernement pendant la guerre.
Peut vendre tableau, période
Prix maximal, paiement comptant, période
À condition de retrait immédiat de la galerie, période
L’acheteur attend votre réponse, période
WRAYNE
Alors que Maurice se dirigeait en voiture vers la gare, les feuilles d’érable et de hêtre repoussées par ses pneus s’élevaient dans leur splendeur passagère et chantaient le message de Hal, encore et encore, avec des variations ; et dans le train de nuit, les roues reprenaient ce refrain, avec une insistance insistante. « Acheteur, acheteur, attends ton télégramme », bien que cela soit probablement dû en partie à une erreur au bureau, sonnait un peu comme un nouveau poème ; Maurice espérait qu’il y avait là à la fois de la vérité et de la poésie. « Prix le plus élevé, paiement comptant » avait sa propre musique, bien sûr ; mais « retrait immédiat de la galerie » était moins agréable à l’oreille. Cela avait des implications. Cette partie du message, répercutée dans la respiration trop sonore de Lower Nine, juste en face, irritait profondément notre peintre.
Comme il le raconta plus tard à Hal, adaptant son langage à son interlocuteur, « ça l’a rendu furieux. » « Retrait immédiat », en effet ! De tels mots n’étaient pas destinés à un Price.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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Le lendemain, Maurice Price, en train de faire ses bagages pour retourner en ville à temps pour les élections de novembre, était perplexe devant un télégramme de son cousin désorganisé. Que pouvait bien cela signifier ? Dans les télégrammes, si ce n’est dans aucune autre forme de composition, le jeune homme avait recours à la ponctuation ; il estimait que les points donnaient de la clarté, une idée qu’il avait acquise en travaillant pour le gouvernement pendant la guerre.
Peut vendre tableau, période
Prix maximal, paiement comptant, période
À condition de retrait immédiat de la galerie, période
L’acheteur attend votre réponse, période
WRAYNE
Alors que Maurice se dirigeait en voiture vers la gare, les feuilles d’érable et de hêtre repoussées par ses pneus s’élevaient dans leur splendeur passagère et chantaient le message de Hal, encore et encore, avec des variations ; et dans le train de nuit, les roues reprenaient ce refrain, avec une insistance insistante. « Acheteur, acheteur, attends ton télégramme », bien que cela soit probablement dû en partie à une erreur au bureau, sonnait un peu comme un nouveau poème ; Maurice espérait qu’il y avait là à la fois de la vérité et de la poésie. « Prix le plus élevé, paiement comptant » avait sa propre musique, bien sûr ; mais « retrait immédiat de la galerie » était moins agréable à l’oreille. Cela avait des implications. Cette partie du message, répercutée dans la respiration trop sonore de Lower Nine, juste en face, irritait profondément notre peintre.
Comme il le raconta plus tard à Hal, adaptant son langage à son interlocuteur, « ça l’a rendu furieux. » « Retrait immédiat », en effet ! De tels mots n’étaient pas destinés à un Price.Emergeant des sordides réalités du Pullman, il se rendit à son Club pour le petit-déjeuner ; il sentait que l’air matinal sur son visage, même pendant les quelques pas qui le séparaient du Grand Central du Century, pourrait compléter les passes sommaires qu’il avait faites devant le lavabo brillant du Pullman, tandis que Lower Nine, en sueur dans son pyjama violet, attendait son tour ; Lower Nine, éveillé comme endormi, suggérait toujours « retrait immédiat ». La phrase incriminée suivit Maurice jusqu’à la salle de petit-déjeuner. Il l’avait dégustée dans son pamplemousse et la remuait maintenant, pensif, dans son café, quand M. William Saltonstall, ce matinal parmi les collectionneurs, entra, et, après une hésitation d’un instant, se hâta de lui serrer la main.
Maurice, absorbé, n’associa pas son énigmatique « acheteur, acheteur » à M. Saltonstall. En effet, ce gentleman était connu partout comme un connaisseur en figurines ; il n’achetait jamais de paysages. Pourtant, il y avait quelque chose d’inhabituel dans son comportement ; ses yeux mélancoliques et sombres, habituellement très doux, brûlaient d’une sorte d’excitation contenue, dans laquelle se devinaient à la fois la joie et la douleur.
« J’ai certainement la bonne explication, n’est-ce pas ? » commença-t-il, avec une courtoisie anxieuse.
« Si vous l’avez », répondit Maurice, « je souhaite que vous la partagiez avec moi, ainsi que le petit-déjeuner. »
Agissant sur une impulsion fantaisiste consistant à faire correspondre ses propres perplexités à celles d’un autre homme, il glissa le télégramme froissé à travers la table.
M. Saltonstall sourit. « Oh, oui, j’ai demandé à Wrayne de vous télégrammer. »
Un éclair de lumière traversa Maurice. « Êtes-vous — par hasard — cet ‘acheteur-acheteur’ ? »
Son ami hocha la tête nerveusement. « J’attends toujours votre télégramme ! Mais je ne demande pas de retrait immédiat, pour l’instant. C’est-à-dire, si la vérité est bien ce que je crois. »
« Mais quelle est la vérité ? » s’exclama le peintre, perplexe.
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# book_title: Le paysage d'Amouretta
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 29 / 33
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Emergeant des sordides réalités du Pullman, il se rendit à son Club pour le petit-déjeuner ; il sentait que l’air matinal sur son visage, même pendant les quelques pas qui le séparaient du Grand Central du Century, pourrait compléter les passes sommaires qu’il avait faites devant le lavabo brillant du Pullman, tandis que Lower Nine, en sueur dans son pyjama violet, attendait son tour ; Lower Nine, éveillé comme endormi, suggérait toujours « retrait immédiat ». La phrase incriminée suivit Maurice jusqu’à la salle de petit-déjeuner. Il l’avait dégustée dans son pamplemousse et la remuait maintenant, pensif, dans son café, quand M. William Saltonstall, ce matinal parmi les collectionneurs, entra, et, après une hésitation d’un instant, se hâta de lui serrer la main.
Maurice, absorbé, n’associa pas son énigmatique « acheteur, acheteur » à M. Saltonstall. En effet, ce gentleman était connu partout comme un connaisseur en figurines ; il n’achetait jamais de paysages. Pourtant, il y avait quelque chose d’inhabituel dans son comportement ; ses yeux mélancoliques et sombres, habituellement très doux, brûlaient d’une sorte d’excitation contenue, dans laquelle se devinaient à la fois la joie et la douleur.
« J’ai certainement la bonne explication, n’est-ce pas ? » commença-t-il, avec une courtoisie anxieuse.
« Si vous l’avez », répondit Maurice, « je souhaite que vous la partagiez avec moi, ainsi que le petit-déjeuner. »
Agissant sur une impulsion fantaisiste consistant à faire correspondre ses propres perplexités à celles d’un autre homme, il glissa le télégramme froissé à travers la table.
M. Saltonstall sourit. « Oh, oui, j’ai demandé à Wrayne de vous télégrammer. »
Un éclair de lumière traversa Maurice. « Êtes-vous — par hasard — cet ‘acheteur-acheteur’ ? »
Son ami hocha la tête nerveusement. « J’attends toujours votre télégramme ! Mais je ne demande pas de retrait immédiat, pour l’instant. C’est-à-dire, si la vérité est bien ce que je crois. »
« Mais quelle est la vérité ? » s’exclama le peintre, perplexe.« Vous devriez le savoir », répondit l’autre. « J’ai ma conviction, ma ferme conviction ! — mais vous, vous avez la connaissance ! Pour l’amour de Dieu, mon ami, était-ce un paysage ou — une dame — que vous avez envoyé à ce cousin de vous ? »
Maurice vit que Saltonstall tremblait d’émotion. En un éclair, il se souvint d’Amouretta. « Oh ! » s’exclama-t-il d’une voix choquée, « un paysage, mille fois un paysage ! Pensiez-vous que je pourrais avoir voulu parler de l’autre, celle qui se trouvait au dos ? Amouretta ? »
M. Saltonstall sembla soulagé, triomphant, honteux. « Oui, je le pensais, au départ ! Et pourquoi pas, quand ce n’était justement que ce portrait obscène, et rien d’autre, que Wrayne m’avait montré là-bas, dans un cadre exquis, dans son maudite Cour des Nouveaux Départs ? Je vous le dis, Maurice Price, j’étais furieux quand je l’ai vu. Dans mon cœur, j’ai juré de me venger de vous et de toute votre tribu. Je n’aurais jamais cru cela de vous — vous, par-dessus tout ; et pourtant, voilà que c’était là sous mes yeux. Je n’aurais pas pu laisser cette chose rester là ! Aucun homme, qui ressentait ce que je ressentais pour Amouretta, n’aurait pu la laisser rester, exposée au regard de la multitude à la recherche de nouvelles sensations artistiques, et décrite dans la rubrique artistique des journaux du dimanche ! Oh, j’admets, bien sûr, qu’il y avait quelque chose de captivant là-dedans aussi ; captivant et profanateur, oui.
Eh bien, j’ai fait jurer à Wrayne de le ranger, loin, très loin, hors de la vue du monde, et de vous envoyer un télégramme. »
Maurice, aux yeux compatissants, vit les gouttes de sueur se former sur les tempes maigres de Saltonstall.
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 30 / 33
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« Vous devriez le savoir », répondit l’autre. « J’ai ma conviction, ma ferme conviction ! — mais vous, vous avez la connaissance ! Pour l’amour de Dieu, mon ami, était-ce un paysage ou — une dame — que vous avez envoyé à ce cousin de vous ? »
Maurice vit que Saltonstall tremblait d’émotion. En un éclair, il se souvint d’Amouretta. « Oh ! » s’exclama-t-il d’une voix choquée, « un paysage, mille fois un paysage ! Pensiez-vous que je _pourrais_ avoir voulu parler de l’autre, celle qui se trouvait au dos ? _Amouretta ? _ »
M. Saltonstall sembla soulagé, triomphant, honteux. « Oui, je le pensais, au départ ! Et pourquoi pas, quand ce n’était justement que ce portrait obscène, et rien d’autre, que Wrayne m’avait montré là-bas, dans un cadre exquis, dans son maudite Cour des Nouveaux Départs ? Je vous le dis, Maurice Price, j’étais furieux quand je l’ai vu. Dans mon cœur, j’ai juré de me venger de vous et de toute votre tribu. Je n’aurais jamais cru cela de vous — vous, par-dessus tout ; et pourtant, voilà que c’était là sous mes yeux. Je n’aurais pas pu laisser cette chose rester là ! Aucun homme, qui ressentait ce que je ressentais pour Amouretta, n’aurait pu la laisser rester, exposée au regard de la multitude à la recherche de nouvelles sensations artistiques, et décrite dans la rubrique artistique des journaux du dimanche ! Oh, j’admets, bien sûr, qu’il y avait quelque chose de captivant là-dedans aussi ; captivant et profanateur, oui.
Eh bien, j’ai fait jurer à Wrayne de le ranger, loin, très loin, hors de la vue du monde, et de vous envoyer un télégramme. »
Maurice, aux yeux compatissants, vit les gouttes de sueur se former sur les tempes maigres de Saltonstall.“Vous devez savoir,” dit doucement l’artiste, “ce n’est jamais moi qui ai peint ce portrait d’Amouretta. C’était l’assistant du studio d’Anthony ; vous vous rappelez, le jeune homme qui est mort juste avant que notre prix romain ne soit décerné. Si vous avez regardé le tableau, vous savez bien sûr qu’il s’agit d’un travail diaboliquement ingénieux. Ces perles — moi, je n’aurais pas pu les surpasser ! Mais si vous n’aviez vu que ce portrait (et là, si vous voulez bien, il y a quelque chose que Maître Hal devra expliquer hors contexte !) comment diable avez-vous pu trouver mon paysage ?”
Saltonstall sourit de sa manière triste.

“Eh bien, je voulais être sûr que Wrayne avait tenu sa promesse de cacher le tableau, alors je me suis présenté chez lui de manière inattendue, hier après-midi. Wrayne était d’accord ! L’objet était enveloppé, ficelé et même scellé. En fait, il avait insisté pour faire appel à son famulus la veille, alors que j’étais là, et lui faire faire tout cela en ma présence même, pendant que lui et moi étions assis à regarder. ”
“Un geste parfaitement correct,” rigola Maurice.
“Oh, oui, et dans le grand style, je vous assure ! Wrayne est un type bizarre, mais il réussira, même s’il ne connaît pas encore les rudiments de son métier. Pouvez-vous y croire ? Il n’avait même pas remarqué que le tableau était sur bois au lieu de toile ! J’avais hâte de le revoir ; je l’ai fait découvrir et me le montrer. Ma colère n’avait pas disparu avec le soleil, je vous le dis, mais il me restait assez de sens pour voir que le cadre était tout à fait hors du commun ; aussi bon que les cadres de Stanford White, mais différent. Alors je me suis déplacé derrière pour trouver le nom du fabricant, si je pouvais ; et voici : un paysage de Price ! Wrayne n’avait même pas remarqué qu’il était là. Une erreur de ce famulus, je crois.”
“Vous l’avez aimé ?” Maurice posa la question presque timidement. Le paysage qu’il aimait lui semblait soudain perdre de son importance, face à la profonde émotion de son ami.
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# chapter_title: Le paysage d'Amouretta
# book_page: 31 / 33
# chapter_page: 31
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“Vous devez savoir,” dit doucement l’artiste, “ce n’est jamais moi qui ai peint ce portrait d’Amouretta. C’était l’assistant du studio d’Anthony ; vous vous rappelez, le jeune homme qui est mort juste avant que notre prix romain ne soit décerné. Si vous avez regardé le tableau, vous savez bien sûr qu’il s’agit d’un travail diaboliquement ingénieux. Ces perles — moi, je n’aurais pas pu les surpasser ! Mais si vous n’aviez vu que ce portrait (et là, si vous voulez bien, il y a quelque chose que Maître Hal devra expliquer hors contexte !) comment diable avez-vous pu trouver mon paysage ?”
Saltonstall sourit de sa manière triste.
“Eh bien, je voulais être sûr que Wrayne avait tenu sa promesse de cacher le tableau, alors je me suis présenté chez lui de manière inattendue, hier après-midi. Wrayne était d’accord ! L’objet était enveloppé, ficelé et même scellé. En fait, il avait insisté pour faire appel à son famulus la veille, alors que j’étais là, et lui faire faire tout cela en ma présence même, pendant que lui et moi étions assis à regarder. ”
“Un geste parfaitement correct,” rigola Maurice.
“Oh, oui, et dans le grand style, je vous assure ! Wrayne est un type bizarre, mais il réussira, même s’il ne connaît pas encore les rudiments de son métier. Pouvez-vous y croire ? Il n’avait même pas remarqué que le tableau était sur bois au lieu de toile ! J’avais hâte de le revoir ; je l’ai fait découvrir et me le montrer. Ma colère n’avait pas disparu avec le soleil, je vous le dis, mais il me restait assez de sens pour voir que le cadre était tout à fait hors du commun ; aussi bon que les cadres de Stanford White, mais différent. Alors je me suis déplacé derrière pour trouver le nom du fabricant, si je pouvais ; et voici : un paysage de Price ! Wrayne n’avait même pas remarqué qu’il était là. Une erreur de ce famulus, je crois.”
“Vous l’avez aimé ?” Maurice posa la question presque timidement. Le paysage qu’il aimait lui semblait soudain perdre de son importance, face à la profonde émotion de son ami.“Vous avez surpassé votre meilleur moi en le peignant ! Je ne sais pas pourquoi, mais il y a quelque chose en lui qui apaise pour moi la tristesse des choses ; quelque chose de vous-même que vous y avez mis, je suppose — une beauté ou une solennité qui n’y était pas, vraiment, jusqu’à ce que vous-même y ayez apporté cela, de vos propres mains. Peut-être n’ai-je jamais su, jusqu’à présent, pourquoi les hommes achètent des paysages…” Saltonstall parlait rêveusement. Ses yeux, perdus dans le lointain, semblaient scruter un Paradis pas entièrement perdu.
Les deux hommes étaient émus. Ils avaient encore beaucoup de choses à se dire, des choses qu’on ne raconte pas à travers des coquilles d’œuf et des taches de café.
“Je suppose,” hésita Maurice, alors qu’ils prenaient leurs chapeaux, “que vous vous demandez pourquoi je n’ai jamais effacé cette figure au dos, du moins, avant d’envoyer le paysage ?”
“Oh non,” répondit l’autre, simplement. “Je sais bien ce que vous avez ressenti ! Vous n’avez pas pu vous résoudre à le faire, n’est-ce pas, même si vous y avez essayé ? Moi non plus, j’en suis sûr. Quelque chose m’empêche de vouloir le détruire ; je ne sais pas encore si c’est la personne ou le tableau ! Bien sûr, je n’ai jamais vu aucun tableau d’Amouretta qui soit vraiment réussi, à part ce petit tableau que vous avez montré l’hiver dernier à la galerie Vanderbilt ; et ce type-là, celui qui était au comptoir, a dit très catégoriquement que ce n’était pas à vendre…”
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“Vous avez surpassé votre meilleur moi en le peignant ! Je ne sais pas pourquoi, mais il y a quelque chose en lui qui apaise pour moi la tristesse des choses ; quelque chose de vous-même que vous y avez mis, je suppose — une beauté ou une solennité qui n’y était pas, vraiment, jusqu’à ce que vous-même y ayez apporté cela, de vos propres mains. Peut-être n’ai-je jamais su, jusqu’à présent, pourquoi les hommes achètent des paysages…” Saltonstall parlait rêveusement. Ses yeux, perdus dans le lointain, semblaient scruter un Paradis pas entièrement perdu.
Les deux hommes étaient émus. Ils avaient encore beaucoup de choses à se dire, des choses qu’on ne raconte pas à travers des coquilles d’œuf et des taches de café.
“Je suppose,” hésita Maurice, alors qu’ils prenaient leurs chapeaux, “que vous vous demandez pourquoi je n’ai jamais effacé cette figure au dos, du moins, avant d’envoyer le paysage ?”
“Oh non,” répondit l’autre, simplement. “Je sais bien ce que vous avez ressenti ! Vous n’avez pas pu vous résoudre à le faire, n’est-ce pas, même si vous y avez essayé ? Moi non plus, j’en suis sûr. Quelque chose m’empêche de vouloir le détruire ; je ne sais pas encore si c’est la personne ou le tableau ! Bien sûr, je n’ai jamais vu aucun tableau d’Amouretta qui soit vraiment réussi, à part ce petit tableau que vous avez montré l’hiver dernier à la galerie Vanderbilt ; et ce type-là, celui qui était au comptoir, a dit très catégoriquement que ce n’était pas à vendre…”“Non,” interrompit Maurice, “il n’était pas à vendre, et ne le sera jamais. C’est l’une des rares choses pour lesquelles je n’aurais pas pu accepter d’argent ! Ma femme et moi avions l’intention de l’offrir en cadeau de mariage à Amouretta. Nous aimions tous deux cette enfant ; nous sentions son exquise délicatesse comme une feuille de rose ! Helen était tellement heureuse d’emballer ce petit portrait dans du papier blanc. Et après… eh bien, je l’ai emballé et l’ai adressé à vous, avec une note expliquant la chose et vous suppliant de le garder. Mais on l’a oublié, pendant ma maladie ; et quand je me suis relevé, j’ai découvert que j’avais perdu le courage de vous le faire parvenir. J’avais peur que vous ne l’aimiez pas, ou pire encore, que vous pensiez que je tentais de vous vendre quelque chose…”
“Oh, Maurice Price,” soupirait le collectionneur, “alors même vous ne saviez pas à quel point j’avais besoin d’Amouretta, et de tout ce qui pourrait me la rappeler telle qu’elle était vraiment, et non telle que ceux qui ne la connaissaient pas l’imaginaient? Nous, les Saltonstall…” Mais le reste se perdit dans le bruit de la circulation, alors que les hommes traversaient l’avenue et marchaient rapidement ensemble vers la Cour des Nouveaux Départs. Il n’était pas trop tard pour lire la leçon du matin au jeune Hal ; cela lui ferait du bien. Après tout, c’était un garçon courageux ; plus tôt il recevrait son pourcentage, quel qu’il soit, mieux cela valait. On pouvait conclure un arrangement amiable à trois, à ce sujet. Certes, là où il y a un quatuor de femmes, quelqu’un doit payer la note !
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“Non,” interrompit Maurice, “il n’était pas à vendre, et ne le sera jamais. C’est l’une des rares choses pour lesquelles je n’aurais pas pu accepter d’argent ! Ma femme et moi avions l’intention de l’offrir en cadeau de mariage à Amouretta. Nous aimions tous deux cette enfant ; nous sentions son exquise délicatesse comme une feuille de rose ! Helen était tellement heureuse d’emballer ce petit portrait dans du papier blanc. Et après… eh bien, je l’ai emballé et l’ai adressé à vous, avec une note expliquant la chose et vous suppliant de le garder. Mais on l’a oublié, pendant ma maladie ; et quand je me suis relevé, j’ai découvert que j’avais perdu le courage de vous le faire parvenir. J’avais peur que vous ne l’aimiez pas, ou pire encore, que vous pensiez que je tentais de vous vendre quelque chose…”
“Oh, Maurice Price,” soupirait le collectionneur, “alors même vous ne saviez pas à quel point j’avais besoin d’Amouretta, et de tout ce qui pourrait me la rappeler telle qu’elle était vraiment, et non telle que ceux qui ne la connaissaient pas l’imaginaient? Nous, les Saltonstall…” Mais le reste se perdit dans le bruit de la circulation, alors que les hommes traversaient l’avenue et marchaient rapidement ensemble vers la Cour des Nouveaux Départs. Il n’était pas trop tard pour lire la leçon du matin au jeune Hal ; cela lui ferait du bien. Après tout, c’était un garçon courageux ; plus tôt il recevrait son pourcentage, quel qu’il soit, mieux cela valait. On pouvait conclure un arrangement amiable à trois, à ce sujet. Certes, là où il y a un quatuor de femmes, quelqu’un doit payer la note !
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